Corpus

« Je posthume comme je respire » (le postumus et l’eskhaton)

par Mireille Calle-Gruber  Du même auteur

Isabel Esteva, Oursins, 2000, tecnica mixta sobre papel, 72,5 x 72,5 cm-2.

Je dédie ce texte à Daniel Mesguich, en hommage à sa lecture de Jacques Derrida, à La Maison de la Poésie, Paris, le 8 novembre 2014.

Tendre l’oreille.

Tendre.

Une fois encore.

Déplier, étaler, étendre sans réserve, tenir tendue à l’extrême la toile de ma lecture, ici – car ne peut donner accueil à un texte qu’un autre texte. Un texte d’autre.

Faire de ma lecture texte, donc ; de ce texte tympan, donc ; afin de donner réson (comme écrit Ponge), réson le plus vibratile possible aux coups d’écriture de Jacques Derrida.

À ce coup, en particulier, exemplaire, qui ouvre la scène de la cinquième période de Circonfession : « Je posthume comme je respire[1] ».

Faire tympan de la lecture, cela ne fait pas un pli ; c’est exposer, largement, totalement, dans sa plus grande tendresse[2] et sans rien préserver de sa sensibilité, sa vulnérabilité, l’oblique peau, la membrane acoustique, aux transgressions de langage. Afin de tenter de capter, dans cette alarme déséquilibrante de l’oreille interne, alarme que Derrida n’aura cessé de donner (de sonner), tenter d’accueillir la naissance de l’inouï – l’impossible, l’indécidable, mais aussi bien le silence. La naissance de ce qu’il appelle (car il l’appelle, la hèle en toutes lettres), « la partition inouïe[3] ». C’est-à-dire – et il en aura fait son affaire -, la nécessité de « luxer l’oreille philosophique, [de] faire travailler le loxôs [l'oblique, le biais du tympan] dans le logos[4] ».

Penser avec Derrida, cela relève du travail d’hospitalité dans la langue : « Un acte d’hospitalité ne peut être que poétique », déclare-t-il à Anne Dufourmantelle. Et par suite, cela relève de l’apprentissage du mouvement donnant, lequel s’énonce ainsi dans Circonfession, (p. 24) : « Il me faut vous apprendre à m’apprendre à me lire depuis les compulsions, il y en aura eu 59, qui nous agissent ensemble ['][5] ». S’inscrit, pas-si-simplement, ni réciproque, ni mutuel, mais décalé, le don de rien sinon la nécessaire distance-dépense du penser. Qui est un penser avec-lui-vers-lui. C’est cette distance, que j’ai nommée naguère généreuse[6], et dont Derrida se plaît, notamment à l’endroit de Nietzsche[7], à en disjoindre le mot, dans la langue étrangère et dans le trait d’union qui sépare – ce qui donne Dis-tanz en allemand : sorte de distance distanciée d’elle-même, et dansante de par l’événement dionysiaque de l’écrire -, c’est cette Dis-tanz que j’observerai à présent : comment s’y tenir en position critique (la mienne) ; et comment déchiffrer l’écriture de Circonfession qui la fait jouer, de façon paradigmatique, mettant en scène les formes de ses contre-temps, greffes et prothèses, dans l’avancée de cet incipit, aphoristique, aporétique, période 5, sur cinquante-neuf, écrites dans une sorte de marge intérieure qui défile sur une bande en pied de page, entre le livre de Geoffrey Bennington, intitulé Derridabase et tenant le haut de la page et un ouvrage en préparation sur la circoncision (janvier 1989-avril 1990) : « Je posthume comme je respire ».

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