Corpus

La tâche du poète ?

par Jerônimo Milone  Du même auteur

Isabel Esteva, Fall, 2014, carboncillo sobre tela, 200 x 230 cm.

En tout cas, la philia commence par la possibilité de survivre
Jacques Derrida, Politiques de l’amitié

Pas de possibilité de penser une telle tâche sans une telle interrogation. C’est d’abord et jusqu’au bout de quoi il s’agit. Cela ne se réfère pas seulement à la tâche en tant qu’interrogation, mais plus spécifiquement, à l’interrogation interrogeant : l’interrogation est-elle la tâche du poète ?

Exactement là où l’on croit n’avoir pas de réponse possible, dans l’exaspération même du silence, il y a de la responsabilité. Et pour ne pas avancer seul, alors, je voudrais me rapprocher ici de deux textes exemplaires touchant l’enjeu de la pensée de Derrida, de la main de Marc Crépon et de Fréderic Worms. En regardant leurs apports respectifs à l’interprétation de Derrida, on verra qu’ils s’inscrivent dans l’horizon de la question : qu’en est-il de la poésie et de sa responsabilité ?

L’idée de traduction se confond avec l’idée même de survie – y-a-t-il d’autres manières de survivre/de traduire ? Marc Crépon montre à ce propos l’importance cruciale de « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin dans la pensée de Derrida, et il ne serait pas sans importance de se rendre attentif au rôle que la vie joue dans cet écrit de Benjamin auquel je renvoie ici sans pouvoir m’y attarder.

Alors, si la philosophie est la pensée de cette survie, et que, selon les mots de Derrida : l’« origine de la philosophie, c’est la traduction, la thèse de la traductibilité, et partout où la traduction dans ce sens-là est en échec, ce n’est rien de moins que la philosophie qui se trouve mise en échec[2] ». Marc Crépon a donc tout à fait raison d’affirmer que « s’il est exact que la construction de la tour [de Babel] s’inscrivait dans un projet de domination universelle, et que son achèvement devait imposer à tous une même langue, c’est l’im-possibilité d’un tel achèvement et d’une telle domination que vient signifier ou marquer sa destruction que Derrida appelle, non sans malice, sa déconstruction[3] ».

On en retient donc que la déconstruction est l’événement de l’inachevabilité du langage, dans toutes les répercussions auxquelles cela peut nous reconduire. Et ce n’est pas par hasard que Derrida maintes fois évoquera la mort en tant qu’événement. C’est-à-dire, la finitude et la mortalité comme ce qui ne touche pas seulement l’organique ou la vie biologique, mais arrive même à la prothèse, au langage en tant que prothèse par excellence et conséquemment à toute traduction.

C’est dans ce sens très précis que je me permets de lire l’affirmation suivante de Jean-Luc Nancy : « L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à l’infini : rien d’autre n’est en jeu[4] ». Comme Derrida dira plusieurs fois et de plusieurs façons, « l’absence totale du sujet et de l’objet d’un énoncé – la mort de l’écrivain ou/et la disparition des objets qu’il a pu décrire – n’empêche pas un texte de ’vouloir-dire’. Cette possibilité au contraire fait naître le vouloir-dire comme tel, le donne à entendre et à lire[5] ». On retrouve ici un trait caractéristique de la pensée derridienne, une sorte d’impureté de l’infini. En d’autres termes, l’infini est, lui aussi, touché d’une certaine façon par la finitude. On peut penser à ce propos à la deuxième des « Trois phrases de Jacques Derrida[6] », rappelées par Jean-Luc Nancy, celle-ci extraite une fois encore de La Voix et le phénomène : « La différance infinie est finie[7] ». Ce qui ne veut pas dire, soulignons-le, un mouvement univoque, dans une seule direction, vers la finitude. Or, des vers, on en aura ici dans presque toutes les directions. Justement, dans son commentaire à ce propos, Nancy témoigne à propos de Derrida précisément cette inachevabilité à laquelle on s’affaire ici : « Jacques n’a jamais cru avoir achevé une pensée[8] ».

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