Corpus

La tulipe, l’androgyne et le vulgaire. Sexe en Derrida

par Juan-Manuel Garrido  Du même auteur

      Rosaria Caldarone  Du même auteur

      Jean-Luc Nancy  Du même auteur

Isabel Esteva, Woods, 2005, tecnica mixta sobre tela, 130 x 162.

Le sexe de la coupure pure

1. À quoi répond le beau ? À rien, et c’est pourquoi – sans pourquoi – il est beau. Il n’est beau qu’à la condition de ne répondre à rien. Mais le beau n’est pas rien : il est, il se forme, il est forme. S’il en était autrement, il se perdrait dans le non-apparaissant et le non-signifiant. Il ne se donnerait pas même à sentir. Or le beau est senti. Seulement, il est senti pour rien, en vue de rien, à cause de rien. Il ne donne rien mais il n’est pas rien. Voilà qui est, à strictement parler, pur et simple événement, événement à l’état pur.

C’est ce que Kant aurait visé dans la caractérisation du beau comme finalité sans fin. Le beau a tout d’une finalité, sauf la fin. Les produits de l’art (ars) se forment en vue d’une fin, qui est leur produit même, ce qui nous permet de les reconnaître comme tels, par exemple de les utiliser. De leur côté les fins naturelles, c’est-à-dire les êtres vivants, se forment en vue d’eux-mêmes, s’autoproduisent, se reproduisent et s’auto-organisent, sans qu’on puisse y repérer l’intelligence d’un producteur et l’ingénierie d’un outil. En revanche, le beau se coupe des fins, aussi bien des fins externes (intention du producteur), que des fins internes (auto-organisation, vie). Mais tantôt il ressemble à l’art parce qu’il est forme, présentation, produit, tantôt il ressemble aux êtres vivants parce qu’il est donné sans intention. Mais être beau veut dire ne pas être un produit parmi les produits et ne pas se soucier de la vie. Le beau ne donne pas de forme à des fins. Et c’est bien ce qu’il donne comme forme : une forme qui forme ceci, qu’elle se coupe des fins, des fins qui donnent forme aux formes. Voilà qui est, à strictement parler, pure et simple forme, forme à l’état pur.

2. La forme d’une fleur sauvage exemplifie pour Kant le beau, car il attend que son lecteur ne soit pas au courant du fait que la fleur est l’organe de la reproduction sexuelle de la plante. Kant écrit : « Ce que doit être cette chose, une fleur, presque personne ne le sait ». Ce non-savoir est condition pour que la forme de la fleur sauvage puisse être jugée belle. La beauté d’une fleur ne se forme pas en vue du savoir qui préjuge d’elle. Elle ne doit pas répondre à des fins ou à des raisons. Même pour le botaniste la fleur n’est belle qu’à la condition de se détacher des fins que lui, pourtant, connaît. « Le botaniste, qui y reconnaît l’organe de la fécondation de la plante, ne tient aucun compte de cette fin naturelle quand il en juge suivant le goût ». Il faut dire alors que la fleur, pour être jugée belle, non seulement doit se détacher du savoir spécialisé du botaniste ; elle doit aussi se détacher de tout savoir et de toute finalité en général. Même si on sait ce qu’est une fleur, ce savoir nous est indifférent. La fleur doit se couper du système du savoir comme tel, du système de la nature, du système de l’expérience. Elle ne doit pas éveiller de questions. Elle ne doit pas engager à la recherche. Et pourtant elle doit nous engager. À quoi ?

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