Corpus

Les fins de la famille

par Satoshi Ukai  Du même auteur

Isabel Esteva, Light, 2007, tecnica mixta 130 x 180 cm.

« Tout colloque philosophique a nécessairement une signification politique. Et non seulement par ce qui depuis toujours lie l’essence du philosophique à l’essence du politique. Essentielle et générale, cette portée politique alourdit néanmoins son a priori, l’aggrave en quelque sorte et le détermine quand le colloque philosophique s’annonce aussi comme colloque international : C’est ici le cas ».

Vous aurez devinez que c’est une citation. Ce sont les premières lignes des « Fins de l’homme », la conférence prononcée par Jacques Derrida, en octobre 1968 à New York. Il est également connu que cette conférence est datée, qu’une date est donnée à sa fin : « le 12 mai 1968 ». Dans le préambule, Derrida rappelle quelques événements politiques et sociaux qui se sont produits au cours de la rédaction de son texte : « l’ouverture des pourparlers de paix au Vietnam » ; « l’assassinat de Martin Luther King » ; et l’invasion des universités de Paris par les forces de l’ordre et leur réoccupation par les étudiants. Sans se référer à ces événements dans la suite de la conférence, il veut ainsi expressément rendre visible un contexte politique international sur fond duquel son travail s’est élaboré, et il abordera le thème, selon la « transition » qui « se fera », dit-il, « tout naturellement », le thème « tel qu’il s’est imposé à [lui] plutôt qu’il ne l’a choisi », à savoir « où en est la France quant à l’homme ? ».

Nous commençons donc par nous demander pour une fois : pourquoi les fins au pluriel, en ce qui concerne l’« homme », dans le titre de cette conférence, à cette date ? Et, puisque dans les limites du temps qui nous est imparti, j’aurai juste le temps de justifier le titre de ma communication et qu’il est clair que celui-ci se réfère au titre de cette conférence de 1968, il faudrait nous demander tout de suite : quel intérêt y aurait-il, presque un demi-siècle après, ici, maintenant, pour « nous », dans la substitution de la « famille » à l’« homme »,de continuer de penser avec Derrida, autour et à partir des textes qu’il nous a légués ? Parmi de multiples stratégies condensées dans le titre de Derrida, je privilégie ici celle qui a pour objectif de montrer que les tendances les plus visibles de l’antihumanisme de l’époque demeurent en fait dans la même clôture métaphysique que l’humanisme auquel apparemment elles s’opposent. Et dans cette visée, une certaine relecture de Hegel s’impose :

« La relève ou la relevance de l’homme est son télos ou son eskhaton. L’unité de ces deux fins de l’homme, l’unité de sa mort, de son achèvement, de son accomplissement est enveloppée dans la pensée grecque du télos, dans le discours sur le télos, qui est aussi discours sur eidos, sur l’ousia et sur l’aletheia. Un tel discours, chez Hegel comme dans toute la métaphysique, coordonne indissociablement la téléologie à une eschatologie, à une théologie et à une ontologie. La pensée de la fin de l’homme est donc toujours déjà prescrite dans la métaphysique, dans la pensée de la vérité de l’homme. Ce qui est aujourd’hui difficile à penser, c’est une fin de l’homme qui ne soit pas organisée par une dialectique de la vérité et de la négativité, une fin de l’homme qui ne soit pas une téléologie à la première personne du pluriel.[1] »

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