Corpus

Les logiques de Derrida

par Carlos Lobo  Du même auteur

Isabel Esteva, Hirondelle de la cueva 2014, 36 x 55 cm. temple sobre tela cueva de las ninfas.

Bien que l’objectif philosophique et politique de Derrida soit manifestement « le logique » dans toute son extension et toutes ses dimensions, à de rares et précieuses exceptions[1], la question de la logique en tant que telle, dans la pensée de Derrida, n’a pas encore reçu toute l’attention qu’elle méritait. Dans les plis de cet « en tant que telle », se trouvent enveloppées trois questions que nous pouvons énumérer : celle de la forme du « logique », de son nombre et ses subdivisions spécifiques ; celle de la formalisation comme institution de la logique dite formelle (depuis une époque somme toute assez récente) ; enfin la question de la forme en tant que telle, c’est-à-dire en tant qu’objet ou thème par excellence de la logique.

Sans paradoxe ni sophisme, avec toutes les réserves et restrictions que cela appelle, forçons quelque peu le trait et procédons en mode hypothético-déductif. Supposons que la question logique ainsi déployée soit centrale dans l’entreprise qui se nomme « déconstruction du logocentrisme » ; qu’elle soit, pour ainsi dire, a priori, analytiquement, impliquée dans son énoncé. Il en résulte un certain nombre de complications qu’il est possible de dénombrer. L’une d’elles, qui renferme peut-être toutes les autres, tient à ce que l’amorce de cette question n’est ni possible ni pensable sans une raison a posteriori, pour ainsi dire empirique et contingente, que l’on peut présenter et qui se présente d’elle-même comme un événement anecdotique, mais que l’analyse doit révéler comme y étant nécessairement impliquée. Sans la formalisation aussi poussée que possible de cette « condition de possibilité contingente », on se condamne à ne rien entendre aux modalités très particulières de position de la question du logique chez Derrida, ni aux raisons pour lesquelles tout ce qu’il dit touchant le purement formel l’engage et l’expose à ce point, ni pourquoi, en général, une question logique apparemment neutre du point de vue pratique, est en réalité toujours à la fois une question de principe, éthique et politique.

I – Du « logique », de son nombre et de ses espèces

La délimitation du « logique » dans sa pleine extension, le dénombrement et la division des formes du « logique », telle est bien la première tâche de la logique, depuis l’analytique d’Aristote, jusqu’aux constructions et classifications de logiques formelles plus ou moins stabilisées (classiques, intuitionnistes, algébriques, théories des modèles, calculs des séquents, logiques linéaires, logiques modales, para-consistantes, etc.).

Tel que cela se dégage de la thématisation précédente, en dépit de sa clôture, on est en droit d’avancer que pas plus qu’il n’y a de phénomène homogène, unifié, unique, et aux contours fixes, qu’on nommerait « le logocentrisme », il n’y a davantage de logique universelle et unique. La déconstruction du logocentrisme est donc d’abord un repérage des « lieux » – points de singularité topologiques – où la logique tente de se rassembler, de ses bordures internes (nous venons de le voir quant au rôle que joue l’écriture ou le développement de la science) et externes (son rapport au langage, à la langue, au signe, au corps, à l’animalité, à la sexualité, à la politique, etc.). De là, une diversité de logiques et une multiplicité de dimensions – qu’on pourrait tenter de condenser sous le nom « phono-phallo-sémio-somato-anthropo-européologocentrisme ». Ces bordures externes, sans former à leur tour une limite continue, communiquent cependant par quelque point de contact, ou tangentiellement, avec le noyau « logocentrique ». Cette satellisation persiste et insiste à travers ce qu’on a vu à tort comme un tournant éthique ou politique de Derrida (amitié, animalité, pardon, justice, témoignage, secret, etc.). Une logique est toujours une politique – a minima une stratégie – et réciproquement. Chaque concept du lexique traditionnel de la logique formelle – ce n’est pas un hasard – investit le champ politique à mesure qu’une certaine abstraction s’empare de lui : identité, différence, universalité, etc. – sans oublier cette arme polémique, et à double tranchant, qu’est la catégorie de « formalisme[2] ». Et réciproquement. L’investissement logique de l’une de ces catégories produit ses effets dans le champ politique. Elle est, à tous les sens du terme, la « raison de ces effets[3] ». C’est pourquoi les logiques sont innombrables, chacune engageant toujours plus d’une position politique. Les premières et les plus fréquemment nommées sont la « logique de l’identité », la « logique de l’exemplarité », la « logique du supplément ». Caractérisons sommairement chacune à grands traits.

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