Traverses

Les Palestiniens dans la pensée de Jacques Derrida

par Kadhim Jihad Hassan  Du même auteur

‘mais il y a un holocauste pour chaque date, et quelque part dans le monde à chaque heure.
Jacques Derrida, Schibboleth. Pour Paul Celan, Paris, Éditions Galilée, 1986, p. 83.
À tout instant, ici et maintenant pendant que j’écris, que vous lisez, il peut être absolument nécessaire et pressant d’abandonner ces pensées et de se rendre en hâte à l’événement. Cela, en fait, a lieu tous les jours.
Jean-Luc Nancy, Le Sens du monde, Paris, Éditions Galilée, 2011, p. 127.

Jacques Derrida n’a jamais consacré aux Palestiniens, ni non plus au conflit israélo-palestinien ou israélo-arabe, un essai entier. La tragédie palestinienne et les successives politiques de l’État d’Israël ont néanmoins constitué un thème récurrent dans son œuvre. Aux Palestiniens, il revenait avec insistance et inquiétude, notamment dans les œuvres des vingt-cinq dernières années de sa vie, si bien qu’une véritable solidarité avec eux, une remarquable volonté de les accompagner se laissent percevoir dans ses écrits et prises de parole à travers différents modalités et registres.

À la tête de ces derniers se trouve le registre affectif, l’émotion provoquée par tel ou tel événement, tel ou tel épisode de la tragédie palestinienne. Ainsi écrit-il dans Glas, en parlant de Genet : « Il m’a fait savoir hier qu’il était à Beyrouth, chez les Palestiniens en guerre, les exclus encerclés. » ; avant d’ajouter : « Je sais que ce qui m’intéresse a toujours (son) lieu là-bas, mais comment le montrer[1] ? ».

En accordant, dès cet ouvrage, qui fait partie de ses premiers écrits, une si grande place à la cause palestinienne parmi les grandes questions qui l’interpellaient, Derrida contribuait à donner à cette cause une visibilité, une audibilité, dans des moments où les Palestiniens en manquaient cruellement. Cette invisibilité des Palestiniens, on la constatait non seulement chez le grand public manipulé et désinformé par les mass-médias, mais aussi chez des philosophes tels Michel Foucault ou Jean-François Lyotard ; voire, chose plus affligeante encore, chez de grands esprits marqués parfois, qui plus est, par le souvenir et les séquelles de grandes tragédies. Dans ses chroniques littéraires, traduites en français sous le titre De la lecture à l’écriture, l’écrivain sud-africain John Maxwell Coetzee évoque le poète Paul Celan arrivé pour la première fois en Israël en 1969 et « s’émerveillant avec ironie » : « Tant de juifs, de juifs seulement, et pas dans un ghetto[2] ! ». L’on peut certes penser qu’un tel cri était surtout dicté par le souvenir des ghettos juifs en Europe de l’Est et de l’holocauste où il perdit les siens et une grande partie de sa communauté, mais on a le droit de s’étonner que le si profond poète ait pu ne pas voir les Palestiniens, qui représentaient alors, selon les sources de la municipalité israélienne même, près des deux tiers de la population de la ville de Jérusalem qu’il visita. Mais c’est la formule « de juifs seulement » (qu’on peut traduire aussi par : « que des juifs ») qui nous étonne, et qui, en tout cas, et comme on le verra, détonne avec la vie que Derrida espérait pour les juifs en général, et pour ceux de l’État d’Israël en particulier.

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