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Métaphore, méta-force

par Geoffrey Bennington  Du même auteur

Exister, 2015, técnica mixta sobre papel. 45 x 45 cm.

Le discours philosophique ou plutôt le discours de la pensée détruisant la métaphorique grammatico-métaphysique a pour fonction cette destruction de la métaphore, destruction conduite avec la certitude qu’on ne fera jamais que détruire les métaphores à l’aide d’autres métaphores.
Jacques Derrida, Heidegger : la question de l’Être et l’Histoire, p. 277

Sous ce titre, qu’on pourrait dire un peu forcé, je voudrais d’abord relever quelques propositions (si on peut les appeler ainsi) autour de la métaphore dans le Derrida des années soixante et soixante-dix, jusqu’au grand texte La Mythologie blanche de 1971, pour voir ensuite comment ce mot de « métaphore » disparaît plus ou moins du discours derridien, et cède sa place à l’analogie (concept peu utilisé dans les premiers textes), qui, elle-même, implique toute une série de réflexions sur le rapport entre ce qu’on appelle « la » déconstruction et la pensée kantienne, et notamment le concept (ou idée) kantienne de l’Idée, de l’idée dite régulatrice. Tout cela implique, j’essaierai de le montrer un peu elliptiquement, un certain concept de la force, mais d’une force qui n’est pas simple force (à supposer que l’idée ou le concept d’une force simple soit intelligible) : d’où mon petit néologisme de « méta-force ». Pour résumer d’ors et déjà mon propos, je dirai que la méta-force déplace la métaphore, et explique le recours par Derrida à un concept de métaphoricité originaire qui est tout sauf un concept rhétorique, ni même linguistique. Il s’agirait de montrer que cette force ou cette méta-force (autre nom, autre « substitut non-synonymique » de la différance [avec un « a »]), brièvement figurée, dans La Mythologie blanche par le concept encore rhétorique de « catachrèse », est ce qui fait que la déconstruction n’est pas qu’une philosophie du langage, est tout sauf un « corrélationnisme », et par là même déjoue tout ce qui s’appelle parfois le « nouveau réalisme ».

Premier moment : la prolifération des métaphores ontiques

Le concept de métaphore joue un rôle discret mais insistant (plus opératoire que thématique, dirait peut-être le Derrida de la même époque) dans les textes recueillis dans L’Écriture et la différence. « La métaphore n’est jamais innocente, » dit-il dans « Force et signification[1] », de 1963. Ce manque d’innocence va apparemment très loin, et un peu plus tôt dans le même texte il écrit : « la métaphore – c’est-à-dire tout dans le langage, hormis le verbe être » (L’Écriture et la différence, p. 16). Plus frappant encore, la métaphore serait – du moins dans le contexte de la lecture de Jabès, une certaine « animalité de la lettre », métaphore de la métaphore elle-même :

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