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Métaphore, méta-force

par Geoffrey Bennington  Du même auteur

Deuxième moment : l’inversion des directions métaphoriques

Si presque tout dans le langage est métaphorique, on ne sait pourtant pas toujours très bien ce qu’est la métaphore, surtout dans les textes philosophiques ou théoriques. Notamment en ce qui concerne la métaphore de l’écriture dans l’écriture elle-même. Ainsi, quand Freud propose de penser la psyché en termes scripturaux, est-ce vraiment une métaphore ?

À vrai dire, et ce sera notre problème, Freud alors ne se sert pas simplement de la métaphore de l’écriture non phonétique ; il ne juge pas expédient de manier des métaphores scripturales à des fins didactiques. Si cette métaphorique est indispensable, c’est qu’elle éclaire peut-être en retour le sens de la trace en général et par suite, s’articulant avec lui, le sens de l’écriture au sens courant. Freud ne manie sans doute pas des métaphores, si manier des métaphores, c’est faire du connu allusion à l’inconnu. Par l’insistance de son investissement métaphorique, il rend énigmatique au contraire ce qu’on croit connaître sous le nom d’écriture. Un mouvement inconnu de la philosophie classique se produit peut-être ici, quelque part entre l’implicite et l’explicite. Depuis Platon et Aristote, on n’a cessé d’illustrer par des images graphiques les rapports de la raison et de l’expérience, de la perception et de la mémoire. Mais une confiance n’a jamais cessé de s’y rassurer dans le sens du terme connu et familier, à savoir de l’écriture. Le geste esquissé par Freud interrompt cette assurance et ouvre un nouveau type de question sur la métaphoricité, l’écriture et l’espacement en général.
(L’Écriture et la différence, p. 296-297)

Ce « mouvement inconnu de la philosophie classique », pourtant, constitue en quelque sorte la philosophie classique telle que Derrida la comprend à cette époque, la constitue en la débordant d’emblée ; d’où une assertion difficile qui est pourtant à la base de tout ce qui se fait sous le nom de « grammatologie », et donc de la déconstruction « elle-même » :

Ainsi, à l’intérieur de cette époque, la lecture et l’écriture, la production ou l’interprétation des signes, le texte en général, comme tissu de signes, se laissent confiner dans la secondarité. Les précèdent une vérité ou un sens déjà constitués par et dans l’élément du logos. Même quand la chose, le « référent », n’est pas immédiatement en rapport avec le logos d’un dieu créateur où elle a commencé par être sens parlé-pensé, le signifié a en tout cas un rapport immédiat avec le logos en général (fini ou infini), médiat avec le signifiant, c’est-à-dire avec l’extériorité de l’écriture. Quand il semble en aller autrement, c’est qu’une médiation métaphorique s’est insinuée dans le rapport et a simulé l’immédiateté : l’écriture de la vérité dans l’âme, opposée par le Phèdre (278 a) à la mauvaise écriture (à l’écriture au sens « propre » et courant, à l’écriture « sensible », « dans l’espace »), le livre de la nature et l’écriture de Dieu, au Moyen Âge en particulier ; tout ce qui fonctionne comme métaphore dans ces discours confirme le privilège du logos et fonde le sens « propre » donné alors à l’écriture : signe signifiant un signifiant signifiant lui-même une vérité éternelle, éternellement pensée et dite dans la proximité d’un logos présent. Le paradoxe auquel il faut se rendre attentif est alors le suivant : l’écriture naturelle et universelle, l’écriture intelligible et intemporelle est ainsi nommée par métaphore. L’écriture sensible, finie, etc., est désignée comme écriture au sens propre ; elle est alors pensée du côté de la culture, de la technique et de l’artifice : procédé humain, ruse d’un être incarné par accident ou d’une créature finie. Bien entendu, cette métaphore reste énigmatique et renvoie à un sens « propre » de l’écriture comme première métaphore. Ce sens « propre » est encore impensé par les tenants de ce discours. Il ne s’agirait donc pas d’inverser le sens propre et le sens figuré mais de déterminer le sens « propre » de l’écriture comme la métaphoricité elle-même.
(De la grammatologie, p. 27)

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