Parole

Penser avec Derrida où qu’il soit

par Safaa Fathy  Du même auteur

      Jean-Luc Nancy  Du même auteur

Isabel Esteva, Lashes, 2005, carboncillo sobre papel, 24 x 34 cm.

Safaa Fathy : Dix ans après la mort de Jacques Derrida, ton ami, quelle amitié demeure pour lui maintenant qu’il est mort ? Être ami, comme le dit Derrida dans Politiques de l’amitié, c’est aussi pouvoir porter le deuil de l’ami et lui survivre. Cette survivance est testamentaire. Que portes-tu encore de lui, et que fais-tu survivre de lui en tant qu’ami ?

Jean-Luc Nancy : « Pouvoir » porter le deuil ? mais aussi ne pas pouvoir. Je dirais que la part du deuil est celle qui s’éloigne de l’ami. Celle qui reste proche, amicale, n’est pas deuil mais sidération : on le voit, on l’entend toujours. Comment est-ce possible ? C’est-à-dire, comment survivre est -il possible ? Mais on survit. Ce n’est pas « testamentaire ». Je ne sais pas ce qu’est un testament. Mais ce que je porte de lui est toujours la même chose que ce qui m’a porté à lui lorsque je l’ai lu pour la première fois

S. Fathy : Est-ce que cette sidération aurait un rapport avec la mélancolie dont Freud parle et que Derrida reprend justement dans Béliers ? Est-ce la sidération qui résiste à l’introjection et à l’incorporation, comme en une crypte ? Ou alors, cette sidération serait-elle un affect que toi, Jean-Luc, éprouves et que tu nous invites, m’invites, à nous approprier, à partager ? Je suis d’ailleurs fascinée par ce mot qui décrit mélancoliquement ce que j’éprouve moi-même à l’approche de chaque anniversaire de la mort de Derrida.

J.-L. Nancy : Pour moi, la mélancolie reste étrangère, je suis incapable d’en parler. Je dirais même que je pourrais être mélancolique de l’absence de mélancolie en moi. Non que je sois tout joyeux et « positif » ! Mais je ne ressens pas du tout des phénomènes comme une introjection, une incorporation ou bien la présence d’une crypte. J’ai plutôt l’impression d’être ouvert au fond, que le fond est ouvert, béant, même pas crypte car aussi bien cosmique, galactique’ Ce qui ramène à la sidération, aux étoiles, à la poussière infinie des étoiles perdues si loin et qui pourtant touchent nos yeux’ Sidéré je suis lorsqu’une personne ou une œuvre (écrite, peinte, musicale’) m’arrête par un éclat venu de très, très loin, incompréhensible et puissant quoique discret. Énigmatique et très explicite : il signale « je suis là », et en même temps ni ce « je » ni ce « là » ne se laissent ordonner à du déjà connu.

S. Fathy : Derrida s’est engagé avec toi dans un débat depuis Politiques de l’amitié, et Voyous concernant la démocratie, la communauté et le concept de fraternité. Vous en avez débattu plus d’une fois. Depuis ce temps, vers quoi as-tu conduit cette « dispute fraternelle au sujet de la fraternité » entre vous deux, maintenant que tu es seul, sans lui ?

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