Traverses

Pour une démocratie zoopolitique. Ou comment Derrida fait entrer les animaux dans la démocratie à venir

par Patrick Llored  Du même auteur

‘l’immense question de l’animalité.
Jacques Derrida.

« Penser avec Derrida où qu’il soit » doit être lu comme une invitation à tirer de la pensée de Derrida des idées qui intéressent en général peu les interprètes de la déconstruction. Cette affirmation appelle une lecture à la fois fidèle et infidèle de cette pensée, comme Derrida l’aura fait lui-même dans toute son ’uvre pour révéler des problèmes enfouis dans des philosophies lues comme si elles ne contenaient ni aporie ni énigme ni mystère ni secret. Comme si elles étaient transparentes à elles-mêmes et à nous, lecteurs. La transparence n’est pourtant pas le propre de la philosophie, nous aura appris Derrida. « Penser avec Derrida où qu’il soit » veut donc dire mettre cette illusion herméneutique en danger, en crise, en échec. C’est ce que tentera ce texte dont l’objet est un concept qui n’a pas attiré la curiosité des lecteurs et interprètes de Derrida comme il l’aurait mérité : celui de zoopolitique. Ce concept, l’un des derniers inventés par la déconstruction derridienne, a été abondamment décrit, analysé et mis en perspective lors des dernières années du séminaire de Derrida avant sa mort. Ce dernier séminaire, paru en deux volumes sous le titre La Bête et le souverain[1], est-il un testament intellectuel, un concentré de la déconstruction ? Une synthèse critique de toute la philosophie animale derridienne ? Un traité d’éthique animale d’un genre nouveau ?

Que dit cet ultime concept inédit de zoopolitique inventé par Derrida ? Pourquoi a-t-il éprouvé, à la fin de sa vie, le besoin intellectuel de créer ce concept qu’il n’utilise que dans ce séminaire ? Quel est le sens de la pensée politique de l’animalité qu’il développe alors par ce biais ? De quelle manière la zoopolitique se trouve-t-elle en opposition ou non avec la démocratie ? Peut-on parler d’une « démocratie animale » implicite dans la philosophie de Derrida ?

Le nouveau concept derridien de zoopolitique

Il existe donc dans la philosophie de Derrida un concept encore trop peu étudié parce que sans doute tardif et pourtant fondamental : celui de zoopolitique. Ce concept est le lieu d’une analyse et d’une interprétation originale et critique de notre modernité politique en ses liens avec deux formes d’animalité inséparables, tant biologiquement que politiquement, celle de l’animal et celle de l’homme. La zoopolitique renvoie en effet en creux à la définition traditionnelle de l’homme comme animal dont le propre serait d’être politique, doué de rationalité et de parole, par opposition avec l’animal qui, lui, ne serait pas rationnel, y compris dans une conception très élargie de la rationalité, et ne pourrait pas non plus être politique. C’est cette modernité zoopolitique-là que la philosophie animale de Derrida aura cherché à déconstruire, pour en montrer la violence inséparablement politique et métaphysique. Le concept de zoopolitique constitue la pointe avancée de cette critique, en visant à déconstruire les bio-pouvoirs prenant pour cibles permanentes les vivants autant humains que non humains. Par bio-pouvoirs, il faut entendre ici toutes les institutions au fondement de nos sociétés qui vivent du sacrifice et de la mort des animaux, État, Droit, Science, Économie’

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