Traverses

Pour une démocratie zoopolitique. Ou comment Derrida fait entrer les animaux dans la démocratie à venir

par Patrick Llored  Du même auteur

La généalogie de ce concept dans la pensée derridienne reste encore à faire : il faudrait en montrer les différentes phases d’élaboration et d’invention, mais aussi en quoi sa construction peut être comprise comme le désir de s’écarter d’un autre concept fondamental, inventé par Michel Foucault, celui de biopolitique. Il est fort probable que Derrida ait inventé le concept de zoopolitique contre celui de biopolitique, non pas, ce qui serait une grave erreur d’interprétation, pour en souligner l’absence d’intérêt, mais bien plutôt pour dire que dans la biopolitique, comme emprise violente du politique sur la vie de tout vivant, événement fondateur de notre modernité depuis le siècle des Lumières, telle que Foucault l’a montré avec force, une place doit être faite non pas seulement au vivant humain, mais aussi au vivant non humain, à l’animal. Derrida met ainsi en lumière le fait que la biopolitique moderne n’est qu’une des dimensions de la zoopolitique, laquelle permet de prendre en compte cet autre vivant qu’est l’animal en compliquant les liens entre biopolitique, animalité et modernité. Le concept de zoopolitique répond au désir de Derrida de dés-anthropologiser voire de dés-humaniser celui de biopolitique en nous conduisant à voir, sentir et comprendre notre monde du point de vue de l’animal. Autrement dit, le zoopolitique déconstruit le biopolitique à partir de la vie animale même.

Tandis que Foucault considère la question animale, celle qui renvoie à ce que nous appelons les animaux, comme secondaire dans l’élaboration politique et éthique de la biopolitique à travers institutions, gouvernements et droit, Derrida rompt avec cette vision qui reste encore à ses yeux trop anthropocentrique. C’est cet anthropocentrisme encore présent dans le concept de biopolitique foucaldien qu’il entend en quelque sorte déconstruire en inventant cet autre concept de zoopolitique, capable de mettre enfin sur un pied d’égalité inséparablement politique, ontologique et éthique, humains et non humains animaux – ultime opération intellectuelle majeure de déconstruction qui a jusqu’alors échappé aux commentateurs du séminaire La Bête et le souverain.

Avec cette invention conceptuelle singulière, Derrida reconduit le geste, qu’il a déjà plusieurs fois effectué, de mise en question de la limite entre l’homme et l’animal et d’interrogation sur l’unicité de cette supposée limite, montrée au contraire comme multiple et plastique. La philosophie animale derridienne aura peut-être été la déconstruction la plus radicale qui soit de la distinction métaphysique entre les concepts d’humanité et d’animalité. La croyance selon laquelle il y aurait entre le vivant humain et le vivant non humain une seule et indivisible limite, passant par la politique, est le préjugé le plus violent qui existe non pas seulement dans la philosophie occidentale mais aussi dans notre culture. Toute vie animale est le résultat d’une multitude de différences qui ne peuvent en rien se réduire à une catégorie homogène construite en rassemblant un certain nombre de caractéristiques partagées par tous les animaux. Cette violente réduction des formes de la vie animale à la catégorie métaphysique d’animal est une fiction et l’une des plus grandes illusions humaines. C’est, faut-il même aller jusqu’à affirmer, la croyance en l’existence d’une telle limite qui est à l’origine des concepts métaphysiques d’homme et d’animal. L’instauration d’une telle césure se présente de façon corrélative comme la création d’un dualisme métaphysique entre deux réalités pensées comme irréductiblement opposées et comme l’institution d’une violence politique dont les animaux sont les premières cibles. C’est dire l’importance du concept de zoopolitique pour sortir de ce dualisme entre l’animal et l’homme qui est porteur de mort.

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