Traverses

Pour une démocratie zoopolitique. Ou comment Derrida fait entrer les animaux dans la démocratie à venir

par Patrick Llored  Du même auteur

La zoopolitique est porteuse de violence et de mort

Le concept de zoopolitique prend tout son sens si on l’inscrit dans la philosophie de Derrida comme philosophie de la différance qui nous invite à ne jamais séparer vie humaine et vie animale : selon la méthode propre à la déconstruction, elle conduit au contraire à introduire dans la question politique de la vie non seulement une autre politique mais une autre éthique élargie aux vivants non humains. Derrida s’en explique en reliant directement différance et animalité (de manière assez inédite dans l’histoire de la philosophie politique de l’animal) et en les rapportant à d’autres concepts clés de la déconstruction, comme ceux de trace, de viemort – l’ensemble conduisant à une nouvelle pensée de la vie qui aura hanté toute l »uvre de Derrida mais plus particulièrement ses derniers écrits politiques :

Ce que le motif de la différance a d’universalisable au regard des différences, c’est qu’il permet de penser le processus de différenciation au-delà de toute espèce de limites : qu’il s’agisse de limites culturelles, nationales, linguistiques ou même humaines. Il y a de la différance (avec un « a ») dès qu’il y a de la trace vivante, un rapport vie-mort, ou présence/absence. Cela s’est noué très tôt, pour moi, à l’immense question de l’animalité. Il y a de la différance (avec un « a ») dès qu’il y a du vivant, dès qu’il y a de la trace, à travers toutes les limites que la plus forte tradition philosophique ou culturelle a cru pouvoir reconnaître entre l’homme et l’animal[2].

Le concept de zoopolitique ne prend donc toute sa signification que par rapport à celui de différance qui vise à penser en même temps, quoique de manière disjointe, la relation analogique entre l’homme et l’animal afin de prévenir les deux dangers, les deux risques de réduction de l’animalité qui interdisent de la penser sérieusement à l’ère de la zoopolitique.

La première réduction consiste à penser (comme tendent sans doute à le faire Foucault et Giorgio Agamben) que la souveraineté politique relève de la bestialité, à savoir d’une interprétation biologique du politique, celui-ci ayant intégré en son fonctionnement propre des critères réduisant la vie à une forme animale prenant la forme de la bestialité en ses manifestations les plus violentes. La biopolitique peut en effet être interprétée comme une mise en forme biologique de la politique, c’est-à-dire de la vie gouvernée, comme si seule la structure biologique était porteuse de souveraineté, une souveraineté vivante. La zoopolitique derridienne vise au contraire à affirmer que la modernité politique, dans laquelle nous nous trouvons encore, humains et animaux compris, ne peut pas se prêter à la définition que Foucault donne explicitement de la biopolitique dans La Volonté de savoir. La biopolitique, selon Foucault, marquerait le moment où l’homme devient l’animal même, c’est-à-dire devient porteur d’une animalité politique comme événement majeur de la modernité à partir du siècle des Lumières, animalité politique qui, par delà nature et culture, se transforme elle-même en devenant la première hantise du politique :

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