Traverses

Pour une démocratie zoopolitique. Ou comment Derrida fait entrer les animaux dans la démocratie à venir

par Patrick Llored  Du même auteur

L’homme, pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote : un animal vivant et de plus capable d’une existence politique ; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question[3].

Ce qu’entend mettre en lumière Derrida est que la biopolitique, telle qu’elle a été pensée par Foucault, oublie de prendre en compte non seulement le fait que cette animalisation de l’homme moderne s’est constituée et continue d’exister en relation avec l’animalité, comme si l’animalisation humaine et l’animalité au sens de vie du vivant animal n’étaient pas condition d’existence l’une de l’autre, mais en outre le fait que cette animalisation de l’homme réduit à sa bestialité reste une manière anthropocentrique de penser la politique car elle reste enfermée dans le seul point de vue humain – résidu de vision humaniste qui subsiste dans la philosophie de Foucault. La zoopolitique derridienne consiste à penser l’animalité tant de l’homme que de l’animal comme étant instrumentalisée par les biopouvoirs au fondement de notre modernité politique. D’où son refus de réduire celle-ci à sa seule dimension biopolitique qui sacrifie les animaux sur l’autel de la politique et de la souveraineté. Cette égalisation défendue par une philosophie animale derridienne prenant véritablement au sérieux la question politique de l’animalité n’expose pas pour autant sa déconstruction du propre de l’homme au danger inverse, celui d’une réduction de l’animalité à une ébauche de vie politique, réduction qui permettrait de retrouver dans les sociétés animales des traces de la politique humaine. Ce second danger à éviter serait une autre forme de violence envers l’animalité encore lue à travers un prisme anthropocentrique impuissant à prendre en compte les différences.

Le concept de zoopolitique comme outil de déconstruction derridienne vise donc fondamentalement selon nous à refuser de réduire le politique, le social et tout particulièrement ce que Derrida nomme « la valeur de souveraineté » à une manifestation de force animale. C’est au contraire en s’interdisant tout biologisme que l’on peut se donner les moyens de penser l’analogie profonde entre l’animalité zoologique et la souveraineté politique dans la mesure où aucune lecture naturaliste ou biologiste n’est en réalité capable d’expliquer la souveraineté en ses liens étroits avec la zoopolitique, ni le concept de souveraineté lui-même, ni la valeur de souveraineté. Le nouveau concept de zoopolitique inventé par Derrida à la fin et de sa vie et de sa pensée a pour ambition philosophique de reconnaître la spécificité de la politique moderne, en mettant en lumière, pour la déconstruire, la violence propre à la souveraineté comme ne relevant pas d’une animalité ou bestialité, donc comme n’étant réductible à aucun modèle biologique. Telle est la grande différence avec le concept foucaldien de biopolitique qui animalise la politique moderne alors que le concept derridien de zoopolitique politise l’animalité même des humains comme des animaux. Une différence en vérité fondamentale.

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