Traverses

Pour une démocratie zoopolitique. Ou comment Derrida fait entrer les animaux dans la démocratie à venir

par Patrick Llored  Du même auteur

La souveraineté zoopolitique est une analogie

C’est pourquoi chez Derrida, il importe de problématiser cette analogie qui existe entre ces deux séries de concepts que sont animalité et zoopolitique, qui ne sont pas complémentaires, mais qui demandent à être pensés selon une logique du supplément, c’est-à-dire selon une interprétation pharmacologique d’où cette philosophie animale tire toute son originalité. Son apport fondamental est de montrer que la pensée occidentale aura toujours inscrit le politique dans une problématique qui accorde une place ambivalente à l’animalité, en ayant toujours cherché à faire du politique le propre de l’homme, rendant ainsi impensable d’imaginer l’invention de relations politiques entre vivants humains et vivants non humains. C’est précisément cette « analogie multiple et surdéterminée » entre souveraineté zoopolitique et animalité qu’il va s’agir de déconstruire afin de révéler ce qu’elle cache d’arbitraire et surtout en quoi elle rend possible la dénégation de la violence fondamentalement politique perpétrée chaque jour à l’encontre des animaux.

La question difficile qu’il faut maintenant poser est celle consistant à se demander sur quoi débouche la déconstruction de cette analogie entre la bête et le souverain dans la philosophie animale derridienne qui est, pour nous, une éthique animale d’un genre nouveau et en quoi cette interprétation déconstructrice permet de comprendre l’originalité du concept de zoopolitique inventé par Derrida à la fin de sa vie et de son ’uvre. Il apparaît explicite maintenant que la proposition principale de cette éthique animale est de dire que le concept de souveraineté, concept majeur et sans doute unique de la politique moderne, telle que nous l’expérimentons quotidiennement tout au long de notre vie, est inséparable, indissociable d’une thèse métaphysique qui porte sur l’animalité et selon laquelle cette souveraineté humaine, au c’ur de la zoopolitique actuelle, est sous la dépendance d’une conception de l’animal qui l’érige à la fois en modèle comme en anti-modèle, qui en fait autrement dit un pharmakon, un remède qui est aussi et toujours un poison. L’animal est donc le remède et le poison de la politique moderne. La question que nous pose la déconstruction est de savoir alors comment faire de ce concept de zoopolitique un concept non plus porteur de violence politique, mais porteur de ce que nous appellerons une autre souveraineté, une « souveraineté démocratique ».

Si la question de la souveraineté est la hantise même de la déconstruction, c’est parce qu’elle doit créer et utiliser ce concept de zoopolitique pour comprendre la relation non plus seulement entre humains mais aussi entre humains et animaux. Il y a de la souveraineté zoopolitique dans chacun de nos gestes et chacune de nos pensées, y compris dans ce que Derrida aura appelé le sacrifice carnivore qui consiste à tuer et manger l’animalité de l’animal pour l’incorporer en soi-même en un geste de violence fondateur de la subjectivité humaine – coup de force plus fondateur qu’aucune autre pratique culturelle. La zoopolitique dans laquelle nous vivons tous est carnivore. « Penser avec Derrida où qu’il soit », pour nous, c’est donc penser la déconstruction à partir de cette carnivoricité inséparablement cannibale et politique qui nous a inventés et qui continue avec violence de le faire. Oui, immense question de l’animalité !

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