Corpus

Conflits de valeurs internes aux sujets et aux organisations

par Pierre Ancet  Du même auteur

Le « matériau » de la règle

Si le travail se définit comme un rapport à une certaine matière, entendue comme résistance à la volonté et à l’action[1], ne pourrait-on pas considérer l’ensemble des règles et contraintes professionnelles comme une matière d’un genre particulier ? L’ensemble des contraintes formelles et organisationnelles, dans leur propension à se substituer aux aspirations personnelles, peut tout à fait se manifester comme résistance ou obstacle : la règle devient alors réellement matérielle dans son ressenti, que ce soit du fait de ses conséquences sur l’activité ou de ses conséquences psychocorporelles. Subjectivement, les règles et devoirs sont plus que des aspects formels, elles sont un véritable matériau que nous rencontrons, dans et par lequel nous travaillons, seul ou collectivement. Ces règles, à la fois contraintes et facilitateurs, sont parties prenantes du travail subjectif, non qu’il faille toujours faire contre elles, mais parce qu’il faut faire avec elles.

Au sein d’un groupe de professionnels, les divergences d’interprétation quant à ce qui est fait et devrait être fait suscitent un grand nombre de tensions et d’oppositions, obligeant à des compromis. Les règles et les compromis qui en découlent peuvent être vécus comme des contraintes et des compromissions, auquel cas la « matière » du cadre formel se rigidifie et prend l’apparence de l’obstacle. Ils peuvent être vécus comme des facilitateurs de la coopération et ce « matériau » devient alors plus fluide et malléable. Cette métaphore sensorielle pour parler de l’organisation du travail ne doit rien au hasard : la fluidité ou la rigidité des échanges et actions se ressent psychosomatiquement, et nous ne cessons de subir ou de générer des conflits au sein de la matière inter-relationnelle qui nous lie aux autres, dans l’usage de tel ou tel outil, physique ou virtuel.

Nous envisagerons cette question sous l’angle du rapport entre valeurs personnelles et valeurs au travail, sans jamais perdre de vue que les valeurs et règles ne sont pas seulement externes. Elles sont progressivement intériorisées comme faisant partie de soi et réciproquement sont investies subjectivement par des valeurs personnelles. Chacun va à la fois intégrer un ensemble de procédures et y mettre de lui-même. En ajoutant ses propres valeurs, on n’assouplit pas la règle : on lui donne une autre forme, on y ajoute d’autres exigences (comme l’honnêteté, l’accord avec sa propre conscience). On en a souvent besoin pour croire en ce que l’on accomplit.

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