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Entre normes et stratégie : Quelques apports de la Responsabilité Sociale des Entreprises

par Emmanuel Picavet  Du même auteur

1 – Introduction

Si la phase actuelle de « mondialisation » liée à l’ascendant des doctrines néolibérales de gouvernement est à bien des égards une unification des marchés, elle suscite des attentes qui sont pour partie d’une autre nature[1]. Certaines attentes, en effet, visent autre chose que l’approfondissement de la concurrence : un horizon qui relève de l’initiative commune et de la coopération. La compatibilité avec la logique décentralisée de l’action et du partage d’information dans l’économie de marché est souvent présumée mais elle ne va pas de soi et tel est peut-être ce qui se joue de plus immédiatement intriguant dans l’essor du mouvement de la Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) : articuler des initiatives collectives au fonctionnement de l’économie telle qu’elle est, mais ne pas se contenter des initiatives que suscite la gestion quotidienne des institutions de l’économie de marché.

À l’heure de la RSE, le management des entreprises n’est pas abordé dans une pure extériorité par rapport aux aspirations éthiques ; il ne sort pas indemne d’un questionnement dont le centre de gravité est précisément la décision en entreprise (ou plus généralement dans les organisations) et qui s’étend jusqu’au vécu individuel au sein des entreprises confrontées à des choix complexes dans un contexte dont les changements s’accélèrent[2]. J’examinerai d’abord la manière dont on peut comprendre cette configuration, à la manière d’une évolution des rapports entre responsabilité et stratégie. J’aborderai dans un second temps la question substantielle de l’implication et du renouvellement des valeurs économiques de référence.

2 – Responsabilité et stratégie : les médiations institutionnelles

L’aspiration au règne des principes

Sous l’étendard de la RSE, de nombreuses initiatives contemporaines conduisent à repenser les formes de l’action collective adossée à des principes. Cet aspect des choses est moins discuté et sans doute moins bien compris que les enjeux d’une « moralisation » de la vie des entreprises – ambition dont la RSE paraît porteuse. Au regard de la moralisation, l’attention se porte souvent sur des prescriptions particulières ou sur des engagements ponctuels, au regard desquels il arrive que les firmes soient prises en faute. Cette entreprise de moralisation est souvent louée au vu des manquements graves à des injonctions morales dans la vie des entreprises. Il lui arrive également d’être critiquée à cause du risque d’hypocrisie ou pour des raisons tenant à la confusion de la responsabilité privée et de la responsabilité publique, ou bien encore parce que l’on craint la superposition par trop ambiguë de questions de morale et d’objectifs de profit d’une part, de communication ou d’image de marque d’autre part. Ses relations avec le droit apparaissent à l’occasion ambiguës[3].

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