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Entretien avec BERNARD STIEGLER

par Ghislain Deslandes  Du même auteur

      Luca Paltrinieri  Du même auteur

Rue Descartes : Suite à l’invitation d’Évelyne Grossman, vous avez publié un texte en 2009, à partir d’une conférence prononcée au début de cette année-là à la maison de l’Europe. Et vous dites quelque chose qui, pour nous, qui sommes philosophes et travaillons sur ces questions de management, avait une résonance particulière. Vous dites : « Quant aux discours politiques des philosophes en France, ils ne disent à peu près rien de l’économie, ils parlent d’immigration, d’Europe, de démocratie, mais ils ne disent rien, ni du capital ni du travail, ni de l’industrie ni du marketing. Et, quant à ceux qui parlent philosophiquement du travail, ils sont intéressants, mais, accessoirement, ils ne sont pas philosophes. » Nous voudrions partir de ce point-là. Comment expliquez-vous ce détachement des philosophes à l’égard de la chose économique ? D’une certaine manière, pensez-vous que cet abandon s’étende au monde des organisations ?

Bernard Stiegler : Il s’est évidemment produit un recul quant à la place de la question économique dans la pensée philosophique, et c’est évidemment lié à la mésaventure marxiste, à ses dérives parfois grotesques, à ce qui a été vécu comme un échec historique par ceux qui faisaient de l’histoire la question première, et cela, entre Budapest en 1956 et la chute du mur de Berlin en 1989, en passant par tant d’autres errances ou calamités historiques. Mais beaucoup plus profondément, il y a eu une immense mésinterprétation de Marx et de Engels, d’une part, et, d’autre part, un défaut de la critique de Marx et de Engels qui est de toute évidence requise par les transformations du capitalisme, et cela, en repartant de Grundrisse, comme l’auront fait les opéraïstes – en un sens que je crois toutefois problématique –, et après eux, Toni Negri, et à présent, en dialogue avec les post-opéraïstes, mais aussi, par exemple, avec Moishe Postone.

C’est sur la base de ces ambiguïtés et dogmatismes – qui ont pu devenir des lâchetés et des reniements non reconnus comme tels, en particulier chez certains ex-althussériens – qu’a pu d’autre part se développer une tendance généralement inspirée à la fois par Hannah Arendt et Paul Ricœur à l’encontre d’un économisme dogmatique et réductionniste inspiré par un matérialisme métaphysique, c’est-à-dire naïf et non-critique du côté des marxistes, ce qui a finalement conduit à un abandon généralisé de ces questions.

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