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« Œil pour œil, main pour main » : Digressions autour de l’étymologie du management

par Baptiste Rappin  Du même auteur

1 – La main au travail

« Management » provient du verbe italien « maneggiare » qui correspond au verbe français « manier », voire « manipuler », qui doivent tous deux leur radical au nom latin « manus » : la « main » (Rey, 2012, p. 2113). Celui-ci donne par exemple sa forme au verbe « mando » (« manus dare ») qui signifie « confier à quelqu’un la tâche de, donner un mandat de », autant d’opérations de délégation ou de représentation dans lesquelles on perçoit le geste de la main qui accorde et donne la procuration. Le manager, en son sens premier, serait donc celui qui, par sa dextérité, prend puis tient le cheval en main, se montre capable de le conduire et d’orienter sa course par son doigté (« manus agere »). L’extension du sens de ce substantif ferait aussi du manager, par un tour assez ironique, l’alter ego du manœuvre ou de l’ouvrier, qui, eux aussi, excellent quand ils mettent la « main à la tâche ». Ainsi le management procède-t-il moins de l’économie que de la fabrication, moins de la gestion que de la manipulation : avant de faire signe vers la bonne gestion de la maisonnée ou vers l’administration mesurée du domaine[1], il désigne le maniement.

Une telle étymologie incite à interroger la place de la main dans le travail ainsi que dans cette forme historique d’organisation du travail qu’est le management. Il revient à John Locke d’avoir, certainement le premier, assuré la distinction chez l’homme entre « le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains » (Locke, 1994, p. 22). Mais s’il ne développe pas plus cette intuition, Hannah Arendt, qui le cite, lui emboîtera le pas en affirmant que la modernité privilégia le corps et le travail à la main et à l’œuvre. L’opposition se formule de la façon suivante :

L’animal laborans, qui au moyen de son corps et avec l’aide d’animaux domestiques nourrit la vie, peut bien être le seigneur et maître de toutes les créatures vivantes, il demeure serviteur de la nature et de la terre ; seul, l’homo faber se conduit en seigneur et maître de la terre. […], la productivité humaine devrait par définition aboutir à une révolte prométhéenne parce qu’elle ne pouvait édifier un monde fait de main d’homme qu’après voir détruit une partie de la nature créée par Dieu.
(Arendt, 1983, p. 190-191)

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