Corpus

Le management de la démobilisation

par Jean-Philippe Milet  Du même auteur

Si on attend de la poule qu’elle produise de magnifiques œufs d’or, il sera très important que l’on s’occupe d’elle avant de s’occuper de ses œufs.
Extrait de la Revue de management et de conjoncture sociale, cité par R. Gory et P. Le Coz dans L’Empire des coachs.

En acceptant avec gratitude l’invitation de G. Deslandes, et en lui proposant mon thème et mon titre, je ne me doutais pas que mes recherches préparatoires me conduiraient à risquer une thèse radicale sur le management. Je pensais que je serais conduit à envisager une figure du management à l’époque (disons la nôtre) de la démobilisation venant après celle de la mobilisation totale. Je pensais que je serais conduit à montrer ce qui lie les premiers élans du management, sous l’espèce de la « direction du personnel », intégrable à la recherche opérationnelle, à la mobilisation totale, entendue au sens de E. Jünger – d’un mot, la domination impériale de la totalité de ce qui est, sous les modalités du travail et de la technique. J’aurais bien sûr sollicité Jünger, la mobilisation totale liée à la figure du travailleur, tout cela se laissant comprendre dans la proximité du Gestell heideggerien. Et j’aurais tenté de montrer que tout cela est en déclin, sous les espèces d’un management plus porté au contrôle qu’à la discipline. J’ai été conduit à une thèse plus radicale que je vais tenter d’expliciter et de justifier : le management, s’il y en a, c’est le management de la démobilisation, comprise comme le déclin de la mobilisation totale. Je m’acquitterai d’abord d’un éclaircissement sur le sens de la mobilisation totale. Je tenterai ensuite de justifier le thème de la démobilisation et de son surgissement : à quelle nécessité obéit le repérage de cette possibilité – en quoi est-elle possible ? Comment s’annonce-t-elle ? Comment s’explicite-t-elle à travers la réalité du management, s’il y en a, et la variabilité de ses formes ? L’essentiel sera de mettre en place un bassin de flèches ou réseau de renvois, liant : démobilisation, gouvernementalité, régulation, contrôle, capital humain, pratiques managériales. Par renvoi, j’entends, non pas une relation entre des termes, mais le terme même, en tant que constitué par sa ou ses relations avec d’autres termes[1]. Je privilégierai certaines formes du new public management, et je prendrai appui sur un champ de recherche en sociologie, mettant en évidence le phénomène de la bureaucratisation néolibérale. Mais la démobilisation, elle-même époquale, devra laisser apparaître la promesse ou la possibilité, l’annonce d’autre chose, d’un autre rapport technique aux choses (aux rapports de chose, au rapport des hommes aux choses), un rapport d’usage : des choses, des techniques elles-mêmes, de la production, des modes d’institution du produire, de l’humanité même. Et j’essaierai de discerner la possibilité de donner sens au management, et d’esquisser les contours d’une ère post-managériale : on a commandé au temps de la mobilisation totale, on manage au temps de la démobilisation, il se peut qu’advienne (en des événements qui luiront loin de toute certitude quant à un état stable et définitif de l’histoire) un usage des hommes et de leur travail, un usage de l’économie même, comme usage des choses techniques, de leur production, des coopérations humaines impliquées dans cette production, cet usage consistant à « user des choses techniques comme il faut qu’on en use » (Heidegger). Un usage, donc, du possible.

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