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Machiavel et le management : Limites et pertinence d’une affiliation

par Thierry Ménissier  Du même auteur

Un esprit sage ne condamnera jamais quiconque d’avoir usé d’un moyen extraordinaire pour instituer une monarchie ou constituer une république. Il faut que si les faits l’accusent, leurs effets l’excusent ; si le résultat est bon, comme dans le cas de Romulus, il est absous. Ce n’est pas la violence qui répare, mais la violence qui détruit qu’il faut condamner.
Discours sur la Première Décade de Tite-Live, I, 9, Machiavel, 1996, p. 209.

Convoquer Machiavel dans une réflexion consacrée au management instaure un double questionnement. D’une part, cela permet de déterminer sa place au sein de la famille des penseurs politiques qui se sont assignés la tâche, à l’exemple du Xénophon de l’Économique, de raisonner en termes de gestion des moyens et des ressources pour l’action, dans les domaines domestique, économique et militaire. De l’autre, cela conduit à envisager son apport en regard de la situation actuelle, qu’il s’agisse de celle du management dans le contexte entrepreneurial et industriel contemporain, ou des problématiques traitées par les sciences de gestion d’aujourd’hui. D’un côté, parce qu’il envisage l’activité politique à partir de techniques propres à l’exercice du pouvoir et de l’évaluation de leur efficacité, ou encore parce qu’il a traité de la question des fins à travers celle des moyens[1], Machiavel peut légitimement être admis dans la liste des auteurs du « proto-management », à savoir dans le groupe des penseurs qui ont réfléchi à l’optimisation de l’activité humaine avant l’émergence d’une science sociale dédiée à cette tâche. De l’autre côté, il convient d’interroger la tentation de le considérer comme un grand référent pour le management : si son œuvre n’est pas réellement active dans la littérature scientifique consacrée à cette discipline, son nom et parfois la mention de certains de ses écrits ne sont pas totalement absents de son périmètre élargi, et tout se passe comme si praticiens et experts se trouvaient en connivence ou éprouvaient une sorte de proximité avec eux[2]. En tout état de cause, Machiavel apparaît comme une référence pour un management où le gouvernement des hommes est la condition première de la bonne gestion des choses, et pour lequel les décisions se prennent dans l’urgence et l’incertitude.

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