Horizons

Pour un management faible

par Ghislain Deslandes  Du même auteur

Il faut que nous nous servions du lieu même où nous sommes tombés pour nous relever de notre chute.
Lettre de Blaise et Jacqueline Pascal à leur sœur Gilberte Périer, 1er Avril 1648.

Traiter de management dans Rue Descartes est peut-être un signe inquiétant. Comment la pratique managériale, qui se présente aujourd’hui comme une science, peut-elle prétendre constituer un enjeu légitime pour la philosophie, un terrain d’enquête d’où pourraient procéder de nouvelles valeurs, sinon de nouveaux concepts ? En rejetant ordinairement ce thème d’étude, la philosophie contemporaine n’a fait qu’emboîter le pas de toute la tradition depuis Platon. Nulle trace d’un quelconque intérêt dans tout le corpus platonicien en effet, pas davantage parmi les œuvres philosophiques marquantes des dernières décennies. Comme le remarquait pourtant de manière troublante Simone Weil :

Le problème le plus grave qui se pose à la classe ouvrière : trouver une méthode d’organisation du travail qui soit acceptable à la fois pour la production, pour le travail et pour la consommation. Ce problème, on n’a même pas commencé à le résoudre, puisqu’il n’a pas été posé ; de sorte que, si demain nous nous emparions des usines, nous ne saurions quoi faire et nous serions forcés de les organiser comme elles le sont actuellement, après un temps de flottement plus ou moins long.
([1951] 1969, p. 295)

Depuis, ainsi que le remarque justement Bernard Stiegler (2009, p. 31), les intellectuels contemporains ne se passionnent guère pour les questions de marketing ou celles liées au développement industriel, ou, lorsque c’est le cas, ce ne sont pas des philosophes. Ou, si des philosophes s’y intéressent, c’est pour engager un débat sur ce que les anciens pensaient de l’économie, mais non du management (Leshem, 2016). De fait, si la philosophie ne paraît jamais autant hors d’elle-même que lorsqu’elle se choisit le management comme objet, c’est aussi parce qu’il se présente lui-même comme un hors lieu de la pensée. Berkeley Thomas (2003, p. 5), par exemple, définit le métier de manager comme une profession où il n’y a pas lieu de penser (« as one of the “non-thinking professions” »), comme un lieu qui se distinguerait précisément par son rejet de toute réflexivité critique, comme un discours qui se prétendrait indépendant, autonome et clairement distinct de la philosophie. Alvesson et Spicer (2016), dans un essai récent, ont d’ailleurs tenté de qualifier cet étrange paradoxe qu’ils nomment « stupidité fonctionnelle » dans lequel les entreprises recrutent des personnes de plus en plus diplômées pour leur donner des missions de moins en moins intéressantes, voire complètement absurdes. Quant à la création de concepts, il faut bien reconnaître qu’il n’en est guère question en sciences de gestion qui ont eu, jusque dans leurs développements les plus récents, une fâcheuse tendance à emprunter aux sciences économiques l’essentiel de leurs présupposés épistémologiques et historiques (les coûts de transaction, la création de valeur, l’agence etc.). En considérant finalement leur discipline à partir de ce qu’ils pensaient savoir des processus économiques, un grand nombre de chercheurs en gestion, à l’exception notable de quelques auteurs incarnant le champ minoritaire des critical management studies où l’indigence précritique est davantage contestée, se sont hélas souvent privés de toute avancée sur les aspects proprement éthique et politique de leur discipline. En la présentant seulement comme un ensemble de techniques visant à solutionner les problèmes suscités par l’économie dite classique, la recherche en management a fini par oublier de problématiser les solutions contre « l’inefficacité » qu’ont prétendu apporter ses premiers théoriciens modernes, en particulier le plus influent d’entre eux : Frederic Winslow Taylor. Influence plus étendue et profonde qu’on ne le croit d’ordinaire, et dont fait état Trentin (2012, p. 193) dans La Cité du travail lorsqu’il rappelle que « Diego Riviera, que Ford avait invité en 1931 à peindre des fresques dans le Detroit Institute of Arts, peut ainsi proclamer, sans être contredit par la gauche la plus radicale des États-Unis : “Marx a fait la théorie, Lénine l’a appliquée et Henry Ford a rendu son fonctionnement possible dans l’État Socialiste” ».

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