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Anonyme, avant-garde, imperceptible : Trois variations autour du devenir en politique

par Rodrigo Nunes  Du même auteur

Note-le là : je ne suis personne[1].

Première variation : devenir-anonyme

Peu d’analystes médiatiques l’auront noté, sans doute par amnésie, mais le soulèvement de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) du 1er janvier 1994 a constitué une étape importante dans la généalogie des révoltes qui ont secoué le monde depuis le Printemps arabe et sont arrivées au Brésil en juin 2013. Il est tout à fait probable que les innovations apportées par le Zapatisme auraient été tôt ou tard produites ailleurs. Mais elles constituent a minima une préfiguration d’au moins trois traits essentiels de l’actuel cycle global de luttes – qui ne saurait être, pour cette raison, une nouveauté absolue comme on s’est trop souvent efforcé de le présenter.

La première innovation de l’EZLN, dont la survie dépendait de sa capacité d’attirer l’attention et le soutien international pour se défendre de la puissance militaire beaucoup plus grande de l’armée mexicaine, a été son emploi d’Internet, dont la popularisation était alors à ses débuts[2]. La deuxième innovation a été la conceptualisation de cette connexion avec d’autres organisations et collectifs à travers le monde par la création d’un système-réseau, un réseau de réseaux sans centre, en expansion et en mutation constantes[3]. Dans les mots de son porte-parole, le sous-commandant Marcos, « nous sommes le réseau, nous autres qui résistons[4]. » Le dernier aspect dans lequel l’EZLN a été novateur est la figure même de Marcos, son leader le plus connu : sous son influence, être anonyme et n’avoir pas de visage sont devenus des traits récurrents de tous les mouvements des décennies suivantes. Rien de plus logique, alors, que l’un des groupes ou des identités collectives les plus importantes des dernières années s’appelle précisément « Anonymous », et que son visage visible soit le masque de Guy Fawkes porté par une espèce de prédécesseur fictionnel de Marcos, le personnage V, de la BD V de Vendetta, d’Alan Moore.

À la fois outil de défense contre les tactiques de contre-insurrection qui opèrent en isolant des leaders et manière d’accomplir l’ouverture de la politique à tous[5], l’anonymisation a été une clé de voûte du développement de ce qu’on pourrait appeler, par analogie avec le domaine des logiciels libres, l’activisme de code ouvert. Dans des temps comme les nôtres, dans lesquels les mécanismes de la démocratie libérale vivent une crise aiguë et la méfiance envers tout type de représentation est omniprésente, il est remarquable que les appels à l’action non signés tendent à obtenir plus d’adhésion que ceux qui sont signés par, ou directement associés à telle ou telle organisation. D’une certaine façon, il faut y voir sans doute une conséquence du soupçon presque paranoïaque que suscite la politique aujourd’hui. Quand l’un des principaux clivages qui divisent la société oppose les sous-représentés (l’immense majorité) aux surreprésentés (les élites corporatives, financières en particulier, qui possèdent une influence démesurée même sur ceux qui étaient autrefois reconnus comme des partis de gauche), l’enthousiasme qu’un appel peut inspirer semble être inversement proportionnel à la suspicion qu’il peut susciter de servir des intérêts particuliers. Ce qui semble venir de nulle part – et donc de n’importe où – a de bien meilleures chances d’être écouté.

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