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De mur en mur

par Safaa Fathy  Du même auteur

Dans le monde contemporain, on constate que le recours aux constructions de murs, symbole architectural d’une dictature militaire ou militarisée, s’est déroulé en Allemagne entre l’Est et l’Ouest, en Israël entre les territoires palestiniens et les territoires israéliens. Maintenant, des murs sont en construction, ou sont déjà construits en Europe un peu partout pour repousser les réfugiés.

En réalité, les murs sont politiquement instrumentalisés depuis toujours. Ils sont toujours construits par des pouvoirs militarisés, ou militaires, en tout cas autoritaires, dont le manque de créativité et d’imaginaire apparaît d’autant plus nettement dans cette répétition de la même éternelle mesure : ériger un mur.

La même inlassable répétition autoritaire a lieu en Égypte, où les murs, au centre-ville, sont comme les stigmates silencieux des affrontements entre les révolutionnaires et les forces militaires du pouvoir militaire en place.

Qu’est-ce qu’un mur au centre-ville ? Le mur est droit et vertical, ascendant vers le ciel qu’il ne peut atteindre. Il transcende le sol vers une hauteur qu’il ne peut jamais toucher, signifiant que le pouvoir suprême des forces armées en Égypte n’est pas en mesure, ni aucun autre pouvoir d’ailleurs, d’atteindre le ciel. La hauteur d’un mur est haute jusqu’à une certaine mesure. Il n’est pas au pouvoir de celui qui croit détenir le pouvoir d’ériger un mur et d’aller très haut. Ainsi, cette domination spectaculaire demeure-t-elle impuissante et relative, tout comme le pouvoir incarné par le mur de Berlin l’a été également. Car un mur dit aussi autre chose que le pouvoir, sa force et son impuissance. Il incarne surtout la défaillance de légitimité, voire même l’illégitimité d’un pouvoir qui s’impose avec la force séparatrice incarnée par des blocs de béton ou de briques. Le mur est ainsi une sorte de supplément ou une prothèse à la légitimité. Un mur articule deux espaces, un espace d’inclusion et un espace d’expulsion. Mais cette spatialisation n’est pas statique, elle inclut et exclut. Ce qui est inclus peut, selon une certaine perspective, être exclu. Un mur est un double bind par excellence, donc, un signe de souveraineté et la défaillance de cette même souveraineté.

Le mur au centre-ville, une nouveauté égyptienne j’imagine, n’est pourtant pas tout à fait comme n’importe quel autre mur. Au centre-ville, les murs incarnent les murs des bâtiments et des immeubles. Les murs érigés par le Conseil Suprême des Forces Armées sont ainsi une perversion de la fonction d’un mur au centre-ville parce qu’ils séparent ce qui a été autrefois une rue, un espace commun ou encore une place publique. Leur perversité vient de leur duplicité. Le mur au-dedans d’une ville comme Le Caire ne délimite pas un seuil, comme le mur d’un bâtiment ou d’un immeuble. L’origine de l’irruption de ces murs a été un affrontement sanglant avec les forces armées et militaires au sujet précisément de la légitimité. La contestation de la légitimité des militaires par les révolutionnaires dans une séquence clé de la transformation du pouvoir en Égypte, du contrat social et de la forme d’État lui-même, a laissé des traces bien présentes aujourd’hui sous la forme d’un mur. Les murs ont ainsi supplémenté les armes, le gaz, les troupes, face à un contrepouvoir que l’arsenal répressif ne parvenait pas à repousser. C’est un supplément, impassible dans sa violence, à la violence nue. En revanche, les murs témoignent à travers leur appropriation par les artistes révolutionnaires d’un partage transcendantal de la légitimité.

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