Horizons

Depuis les révoltes urbaines

par Fernando Santoro  Du même auteur

      Rodrigo Guéron  Du même auteur

Ce numéro de Rue Descartes a pour origine une rencontre qui a eu lieu à Rio de Janeiro, en 2014, réunissant plusieurs artistes et philosophes pour réfléchir « à chaud » sur différentes révoltes urbaines contemporaines dans une perspective à la fois esthétique et politique. La démarche adoptée était autant théorique que pratique et poétique, avec des interventions qui dépassaient les murs des amphithéâtres universitaires et des salons des musées, pour se tenir librement dans les rues, dans les places, dans les lycées, dans les collines et dans les cieux de la ville.

Nous étions nombreux et d’horizons différents, venus de France, d’Espagne, d’Égypte, d’Ukraine et de plusieurs villes du Brésil. Nous réunissait le fait que, peu de temps avant, toutes nos villes avaient expérimenté des révoltes populaires très fortes et que nous y avions pris part non seulement comme spectateurs et théoriciens, mais aussi avec nos c’urs et nos mains. Nous conservions frais dans nos mémoires et tout-à-fait vivants dans nos c’urs les sons et les couleurs de Maïdan, de Tahrir, de la Candelária.

Certainement, nos appréciations étaient beaucoup plus affectées par la créativité artistique déployée dans les manifestations et par les nouvelles formes d’expression et d’organisation politique, que par les chemins et les conséquences que les faits déclenchés par les révoltes auraient pu prendre, et qu’elles ont pris.

La présente préface s’écrit en 2017, trois ans après, quand l’épaisseur opaque de la réalité et le poids qui résiste à l’élan de l’envol ont souvent pris la place du rêve visionnaire et du désir. Une critique strictement historique verra dans nos textes, écrits en 2014, des passages qui paraîtront parfois ingénus et même quelquefois absolument irréels face aux événements qui se sont suivis. Nous ne le nierons pas. Mais nous ne rejetterons pas non plus nos réflexions philosophiques esthétiques et politiques d’alors parce que les faits de l’histoire ne les suivent pas de près, ou sont contraires à nos goûts et nos envies.

La poésie et la politique n’existent pas non plus sans le désir, sans l’imagination, sans la vision déplacée des faits quotidiens et projetés vers l’utopie. La philosophie doit transiter par toutes ces dimensions du temps, et en explorer d’autres. Les révoltes urbaines sont des laboratoires expérimentaux pour les idées, des événements qui nous conduisent vers des lieux inattendus. Nous avons voulu conserver le ton expérimental de nos approches, en éclaireurs qui tâtonnent en terrain obscur, même quand nous avons observé aussi, par la suite, le recul, la réaction, la fatigue, l’absence d’espoir.

Felix Guattari, dans un entretien de 1990, répondait à une revue brésilienne avec un peu d’irritation :

Si vous évoquez les phénomènes de la contreculture dans les années soixante, vous verrez la jonction entre ce que j’appelle des phénomènes de la révolution moléculaire, c’est-à-dire, des subjectivations émergentes, et des thématiques utopiques et progressistes. Mais ce sont deux choses indépendantes. La révolution moléculaire, je le répète, et il semble que je ne le répète jamais assez, s’exprime aussi par des phénomènes conservateurs, de reterritorialisation, comme le racisme croissant, la violence, la drogue etc[1].

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