Traverses

Eau perlée

par Jean-Luc Nancy  Du même auteur

Le 17 septembre 2010, un jeune tunisien se livrait aux flammes à Sidi Bouzid. Ce fut le signal.

Quelques mois plus tard, au Caire, la place Tahrir s’enflamme et retrouve son âme : libération, indépendance.

Très vite la fille d’Égypte traverse la mer et va droit sur Tahrir.

Elle photographie, cinématographie, polygraphie. Elle agraphie aussi.

Elle écrit et ce qu’elle écrit bute contre un mur de verre – c’est ce qu’elle dit, ce qu’elle écrit.

C’est une histoire de murs. Ils barrent le chemin, ils résistent, s’opposent. Mais ils ont des fissures aussi. Et on peut aussi coller sur eux des photos, des affiches, des graffes, des poèmes, des cris.

Surtout les murs pour finir ils murmurent. Un fin discret murmure qui traverse les murs, comme son frère a traversé le mur de vie et mort.

Ce qui traverse ainsi, c’est la révolution, dit-elle : un mot perdu mais dont un murmure traverse. Traverse la fille d’Égypte venue chez elle, venue – from where ?- revenue comme déjà pour voir et soigner Mohammad, revenue pour voir et prendre soin tant du visible que de l’invisible.

Une mère dit à sa fille que la Place (la Place majuscule, celle qui dit « place, place ! ») c’est pour les hommes mais cette fille-ci toutes les filles peut-être savent que justement c’est place aux filles. Place aux filles, fillettes et femmes, la révolution est fille.

Tahrir, un nom qui restera – le nom d’une place du Caire restera comme le nom d’une ouverture, d’une brèche, d’une faille ouverte, en arrière de quoi on ne reviendra pas. Ni l’Égypte ne reviendra ni aucun pays autour de la Mer Blanche où se répand le Nil.

D’une brèche qui est une blessure aussi.

Mais d’une source quand même.

Une source : une eau perle sur Tahrir – dit-elle. C’est ainsi que ça s’enflamme : en eau distribuée par une fille aux combattants, en eau qui refusera de laver le sang sur les mains du général.

Voici la source et celle qui la garde ouverte. Buvez, buvez, il fait encore très chaud.




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