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Entretien avec Giuseppe Cocco

par Constantin Sigov  Du même auteur

L’entretien avec le philosophe ukrainien Konstantin Sigov a eu lieu le 9 Novembre 2014. Ce fut l’occasion de penser Maïdan, de formuler des considérations politiques plus générales dans le contexte du Brésil post 2013, et d’enregistrer les impressions du philosophe lors de sa visite au complexe de favelas de « l’Alemão ».

La transcription de l’entretien fut préparée par Constança Barahona et Fernando Santoro pour Rue Descartes.

L’entretien filmé est disponible sur Internet :

http://uninomade.net/tenda/entrevista-com-constantin-sigov-filosofo-ucraniano/

Partie 1 – Maïdan

Constantin Sigov : Bonjour, je m’appelle Konstantin Sigov. J’enseigne la philosophie à l’Université de Kiev. Je dirige un centre européen. J’enseigne également, depuis longtemps, en France. De 1991 à 1995, j’ai assuré la fonction de directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et j’y reviens régulièrement pour évaluer des thèses et participer à des colloques internationaux. Cette année, je travaille plus particulièrement avec l’Université Paris- Panthéon Sorbonne. Je dirige enfin la maison d’éditionL’Esprit et la lettre ( »’ ’-  »- » »). Depuis vingt-deux ans, nous faisons beaucoup de traductions du français, de l’anglais, de l’espagnol, de l’italien (nous espérons intensifier nos traductions du portugais), pour promouvoir, dans le monde cyrillique et en langues ukrainienne et russe, les lettres ainsi que les meilleurs textes d’actualité. Simultanément nous aspirons à nous inscrire dans un temps long, pour restaurer progressivement l’histoire qui s’est jouée depuis la chute du Mur, qu’on est train de fêter, et que le pouvoir soviétique a voulu supprimer.

Giuseppe Cocco : Ici, au Brésil, on est très intéressé par ce qui se passe en Ukraine. Il serait fructueux de commencer par une reconstruction, même rapide, de ce qui s’est passé entre novembre et février à Maïdan. Pourrais-tu donc nous raconter un peu quelles sont, de ton point de vue, les grandes phases de ce processus constitutif d’une démocratie et des différentes forces politiques et sociales engagées, etc. ? Il serait intéressant de commencer par le début.

C. Sigov : Premièrement, c’est une très bonne chose qu’il y ait un vrai intérêt au Brésil pour cette question-là. Cela révèle une prise de conscience sur ce sujet au Brésil et de façon générale en Amérique latine. Les gens commencent à s’intéresser et à avoir leur propre jugement, parce que, et c’est un second facteur très important, on devient de plus en plus conscient que nous participons, qu’on le veuille ou non, à une guerre d’informations. Il est complètement inouï d’entendre une telle propagande officielle venant du Kremlin, aussi bien en anglais qu’en d’autres langues. On voit bien qu’il existe aussi des lobbies de mass-média en Italie, en France, en Allemagne et dans d’autres pays d’Europe. L’Amérique latine commence donc à bien discerner ou distinguer de manière critique la réalité historique de la propagande. Vous aussi, à Rio de Janeiro, vous avez l’expérience de cette grande distorsion entre le streaming de la rue qui montre ce qui se passe réellement sans faire de montages, sans couper-coller et jeux de désinformation, d’une part, et, d’autre part, la télévision officielle qui dit n’importe quoi. Le niveau de mensonges à l’heure actuelle dans les télévisions russes – il n’existe en Russie que la télévision officielle, il n’y a pas de télévision autonome – est d’un niveau tel que les gens perçoivent avec étonnement qu’il y a vraiment, un peu à la manière de George Orwell, l’enseignement de la haine à l’égard de l’Occident, etc. Pour faire face à cela et analyser avec une certaine sérénité, une certaine distance, la réalité, on dispose d’instruments. Par Internet, il ne faut pas être paresseux, il suffit de regarder du streaming pour comprendre ce qui se passe. À Kiev, le streaming était présent sur la place de l’Indépendance, qu’on appelle « Maïdan », depuis la fin du mois de novembre. C’était le moment où toute la société ukrainienne était d’accord pour signer l’association avec l’Union Européenne. Le 21 Novembre 2013, le président d’Ukraine devait se rendre à Vilnus pour signer cette association. Une semaine avant, avec étonnement (on ne savait pas encore jusqu’à quel point l’homme était manipulé par le Kremlin), la signature de cette association fut strictement interdite. Il a zigzagué et pour finir par dire : « je ne signe pas ». Sa décision a tout de suite été relayée sur Facebook et les gens sont allés sur la place de l’Indépendance pour protester. Au départ, le premier jour, les protestations étaient très calmes, il s’agissait juste d’un appel à la vigilance. Et puis, tout d’un coup, pour une raison complètement idiote, pour des faux prétextes les forces spéciales de la police sont passées à un matraquage très violent. Personne n’a été tué, mais beaucoup de gens ont été blessés, des jeunes, des artistes, des étudiants, des professeurs, etc. Le lendemain, le 1er décembre, sur la place de Kiev, il y avait un demi-million d’Ukrainiens pour protester. Et ce fut le début d’une très grande vague de protestations qui allait durer plusieurs mois. Les deux premiers mois furent encore pacifiques, il n’y eut pas de morts, pas de confrontations trop violentes, pas de cocktails Molotov. En décembre et en janvier, les gens, avec beaucoup de retenue, protestaient, et réclamaient justice contre les responsables de ce matraquage ; ils attendaient des explications et, en gros, un changement de gouvernement. Mais il n’y eut rien. Pas de dialogue. Pas de communication. Mais plusieurs attaques pour faire sortir les gens de la place Maïdan occupée ont été organisées. Donc, les gens, jour et nuit, dormaient sur la place, pour préserver cette agora, de dialogue, de liberté, etc. Il faut bien dire que ce fut une action tout d’abord civique, éthique et politique. Et, pas du tout ethnique, pas du tout confessionnelle ou linguistique. Encore une fois, distinguons bien les raisons et les causes de cette opération et les choses qu’on essaye de « couper-coller » sur cette réalité. C’est la grande différence.

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