Corpus

Cantes de ida y vuelta  : entre le printemps et l’automne. Entre le 15 mai espagnol et le juin 2013 brésilien, quelques réflexions

par Giuseppe Cocco  Du même auteur

      Raúl Sánchez Cedillo  Du même auteur

Traduction de Manuela Linck de Romero
Révision de Dominique Mathieu

1 – Depuis toujours nous sommes des anthropophages, nous n’avons jamais été modernes

L’une des raisons qui expliquent la densité du dialogue entre le tropicalisme anthropophagique (brésilien) et l’anthropologie symétrique (européenne) est, sans doute, la convergence des critiques qui les animent : depuis toujours, nous sommes des anthropophages ; nous n’avons jamais été modernes. L’animisme est un syncrétisme qui métisse barbares et sauvages : l’autre modernité avec le non-moderne.

En affirmant que, depuis toujours, nous avons été des anthropophages, le tropicalisme a récusé et récuse d’une part les raccourcis nationaux-populaires par lesquels la gauche socialiste et celle anti-impérialiste s’entremêlait et, d’autre part, de façon plus générale, le tiers-mondisme à la recherche de racines d’identité et d’authenticité. En affirmant que nous n’avons jamais été modernes, l’anthropologie symétrique s’est attaquée aux racines de la raison instrumentale occidentale, à savoir aux procédures de purification qui rendent asymétriques les rapports entre science et vie, esprit et main, âme et corps, culture et nature. Le tropicalisme anthropophagique nous montre que les racines du national-populaire sont, en fait, celles du colonialisme européen qui se reproduit comme colonisation interne, avec ses imaginaires spéculaires de la dialectique de l’esclave et du maître, des peaux et des masques. L’anthropologie symétrique explique que le contenu du processus colonisateur est sa raison (la science) et que celle-ci s’affirme en tant que biopouvoir : le pouvoir sur la vie des colonisés à travers les mécanismes de la purification instrumentale qui finissent par attribuer la puissance pratique et constituante de l’invention scientifique aux tribunaux constitués dans l’instrumentalité des laboratoires d’expérimentation et de formalisation. Tels que les jeunes « opéraïstes » italiens le disaient, en revisitant la critique de Walter Benjamin : la science ne nous intéresse, mais son principe de développement. La technique et l’industrie ne sont pas le prix du succès, pour la lutte de classes, mais le terrain de cette lutte et de sa requalification.

Le national-populaire (le socialisme) et la technoscience sont – tous les deux – intrinsèques au capitalisme et organisent son pouvoir dans les laboratoires à travers l’imposition de la séparation, voire l’opposition, entre science « pure » et science « humaine », entre objet et sujet, entre pensée rationnelle et pensée sauvage, entre le Nord rationnel et le Sud sauvage. Les laboratoires, en tant que mécanismes de purification de la pensée, sont les dispositifs centraux de reproduction de l’eurocentrisme dans le Sud et, aussi dans le Nord, comme colonisation à la fois externe et interne. Dans le « non-lieu sans dehors » qui définit l’espace-temps de la mondialisation impériale, l’Occident n’est plus le laboratoire du monde car il ne constitue plus l’avenir radieux (capitaliste ou socialiste) d’un progrès positif et linéaire. La notion-même de « futur » est en crise, y compris quand elle se présente comme une « épistémologie du Sud ». Les orphelins de l’anti-impérialisme et des murs totalitaires disent que la notion d’Empire est euro-centrique, mais en réalité, s’ils ne peuvent pas l’accepter, c’est qu’elle n’est pas suffisamment occidentale. Ainsi cherchent-ils un « dehors » paranoïaque dans la nostalgie de « nouvelles guerres froides », dans la grotesque opposition entre, d’un côté, le capitalisme « libéral » de l’UE et des États-Unis et, de l’autre, le capitalisme « social » de la Chine, de la Russie et du Brésil (BRICS).

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