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Ruptures subjectives et investissements politiques : juin 2013 au Brésil et questions de continuité

par Maurizio Lazzarato  Du même auteur

      Tatiana Roque  Du même auteur

Ce qui s’est passé en 2013

Les journées qui ont secoué le Brésil en juin 2013 furent marquées par une mutation subjective de grande intensité, conséquence aussi des transformations des conditions matérielles. Une telle mutation n’a pas été accompagnée pourtant de discours ni d’organisations politiques durables. Les organisations traditionnelles (syndicats, partis et intellectuels) n’ont pas saisi l’événement ni qu’il partait d’un refus généralisé des formes classiques d’institutions politiques.

Il y a eu en conséquence une véritable dispute au niveau de l’énonciation. Rappelons d’emblée un cri qui a rassemblé des manifestants de toutes tendances : « Não vai ter Copa ! » (La Coupe du Monde n’aura pas lieu !). Dans le pays du football, tout d’un coup, les gens se mettent à hurler contre la Coupe du Monde. Est-ce que les Brésiliens n’aiment plus le football, est-ce qu’ils sont en train de critiquer le marché du foot devenu milieu d’affaires ? Tout cela et rien de cela.

Les représentants de la gauche au pouvoir ont pris l’énoncé à la lettre. Motivés par la peur que les manifestants puissent vraiment empêcher la réalisation des matchs, et nuire aux affaires, le gouvernement a organisé une répression honteuse, avec la collaboration des polices régionales. La Coupe du Monde était l’occasion de grands travaux, partie prenante du projet de développement national du gouvernement du Parti des Travailleurs. Il s’agissait d’une étape nécessaire à la croissance qui donnerait lieu, à son tour, à la création d’emplois et à la diminution des inégalités sociales. Le refus de la Coupe du Monde menaçait cette rationalité

Une telle interprétation macropolitique permettrait de comprendre les soulèvements de juin comme un grand refus du modèle de développement choisi. Mais plus que cela, en mettant l’accent sur la charge micropolitique de l’événement, le « Não vai ter Copa » fut l’expression d’une mutation subjective. Ne pas remarquer les changements en cours à un tel niveau – niveau dans lequel l’individuation n’est pas aboutie et donc ne peut pas se constituer en collectivité politique bien définie – a empêché la gauche de se renouveler. La conséquence fut de lancer le pays dans la contre-expérience de fermeture que nous vivons à présent partout.

Tout a commencé par une forte mobilisation contre l’augmentation du prix des transports publics, à partir de l’action d’un mouvement jeune et autonome, le Mouvement Passe Livre (MPL). Les municipalités avaient autorisé une augmentation de 20 centimes du prix des billets de bus (de 3 à 3,20 Reais). Il s’agissait en fait d’une mobilisation pour 20 centimes et le caractère ponctuel de cette demande a contribué, d’une part, à la puissance des manifestations, mais, d’autre part, il a été mal interprété par une bonne partie de la gauche, puisque les mouvements traditionnels ont éprouvé des difficultés à comprendre la puissance d’une lutte autour d’un agenda si spécifique. Pablo Ortellado a analysé ce dilemme en termes de tension entre processus et résultat, en soulignant le souci, assez méprisé par la gauche, à savoir que les luttes apportent effectivement des résultats[1].

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