Corpus

Brèves intempestives sur le sens de la peine saisi dans une perspective historique

par Jérôme Ferrand  Du même auteur

À l’invitation d’une ancienne Ministre de la justice déclarant qu’il y avait « urgence à s’interroger sur le sens de la peine[1] », les organisateurs avaient répondu par une journée d’étude. L’affiche de présentation de la manifestation partait « d’un constat de crise : celle de la rationalité pénale contemporaine ».

Peut-être faudrait-il préciser d’emblée que, si crise il y a, c’est probablement une crise du sens qui, à bien des égards, est celle d’un excès de sens. L’offre de sens est si forte qu’on ne sait plus vraiment à quel sens se vouer. Ici un auteur dénombre quatre foyers de sens de la peine[2] : punir, c’est indépendamment et tout à la fois, rappeler la loi, défendre la société, éduquer, transformer la souffrance en malheur. Là un autre[3] recense quatre fonctions de la peine correspondant aux quatre paradigmes[4] qui structurent la pensée pénale[5]. Ici encore trois chercheurs identifient six rationalités à l »uvre dans le champ de la probation[6]. Là enfin, un ultime questeur cherche le « dernier sens de la peine » dans l’effet de subjectivation consécutif au prononcé d’une sentence et envisage alors la peine comme un processus susceptible d’offrir une réponse thérapeutique à la souffrance de la victime[7].

Autre signe de ces temps de surabondance de sens, les justifications traditionnelles de la peine sont en recul, du moins dans les écrits et dans les paroles publics : où sont passées en effet la dissuasion, l’exemplarité, la menace ou la terreur ? Où sont encore passés la répression, la sanction, la neutralisation, et ce vocabulaire jadis si fréquent sous la plume des criminalistes ? Il se passe en effet quelque chose dans l’ordre du discours : la tendance est à l’euphémisation. Plutôt que de parler de répression, on préfère mettre l’accent sur la prévention.

Excès de sens donc, dans l’ordre du discours. Que ce soit dans la littérature savante ou dans la littérature professionnelle de la probation, l’éclectisme informe les pratiques contemporaines. Il dilue le sens de la peine[8], au point que certains auteurs concluent au non-sens[9], voire à l’absence de sens[10].

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