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Que ne pas punir, est aussi, parfois, punir

par Norbert Campagna  Du même auteur

De même que ne rien dire équivaut, parfois du moins, à dire bien plus que toute parole pourrait jamais dire, ne pas punir pourrait aussi parfois équivaloir, dans un certain sens du moins, à la pire des punitions qu’un être humain puisse infliger à un autre être humain. Il s’agira, dans cette contribution, de voir dans quelle mesure une telle affirmation, à première vue paradoxale, peut faire sens.

Dans le cas du dire, le « ne rien dire » signifie « ne prononcer aucune parole », et cela équivaut donc à l’abstention de tout acte de nature verbale. Et ce silence, s’il ne dit mot, peut toutefois exprimer quelque chose de manière non-verbale. Ainsi dans le célèbre « Qui ne dit mot, consent », le silence exprime un accord, et tous les amoureux savent, ou devraient savoir, qu’un simple geste, parfois le plus anodin des gestes, peut dire, au sens d’exprimer, bien plus que tous les « Je t’aime ».

Mais qu’en est-il précisément dans le cas du punir ? Dans quel sens l’absence de punition peut-elle, le cas échéant, exprimer voire constituer une punition ? N’est-ce pas se contredire que de dire à un délinquant : « Tu t’attendais peut-être à ce que je te punisse. Mais ton attente sera déçue : pour te punir, je vais en effet m’abstenir de te punir. Ta punition sera précisément de ne pas être puni » ?

À cet endroit, certains estimeront que personne n’a, jusqu’ici, tenu de tels propos ni des propos qui leur ressemblent, et que le cas que je viens d’évoquer n’est dès lors qu’une élucubration d’un philosophe qui a lu trop d’ouvrages d’éthique appliquée contemporaine, avec leur cortège de cas fictifs et imaginaires, où des tramways fous et autres avions bombardiers parcourent les rails et virevoltent dans les cieux d’expériences de pensées les unes plus loufoques – et le terme est encore un euphémisme – que les autres.

Afin de dissiper ce soupçon, je voudrais citer un court passage du De ira de Sénèque. Au livre 2 de son écrit sur la colère, le philosophe romain écrit : « Magni animi est iniurias despicere : ultionis contumeliosissimum genus est non esse visum dignum ex quo peteretur ultio[1] ».

Dans la première partie de ce passage, Sénèque a d’abord en vue le caractère du sage, du moins selon l’idéal des Stoïciens. Le sage ne doit pas se laisser perturber par les choses de la vie, il doit prendre de la hauteur par rapport à elles. Cela ne signifie toutefois pas que le sage s’abstiendra de punir, car comme Sénèque l’avait lui-même dit quelques lignes plus tôt, il faut punir ceux qui ont un caractère dépravé et malfaisant. Non pas toutefois, et c’est là un des messages du De ira, par goût de vengeance ou au nom d’une justice abstraite qui exige de manière catégorique que tout délit soit suivi d’une sanction, mais il faut punir afin d’éviter que des délits ne se reproduisent. Sénèque ne défend pas une théorie rétributive, mais une théorie préventive de la peine. La grande âme ne se laissera donc pas aller à la colère ni à la punition là où elle jugera que l’absence de punition n’entraînera pas de conséquences négatives pour la communauté.

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