Traverses

Comment j’ai découvert l’existence

par Pierre Magnard  Du même auteur

C’était en 1947, à la Khâgne d’Henri IV, dans la classe de Jean Beaufret. On se disputait le texte d’une conférence de Jean-Paul Sartre, prononcée le 29 octobre 1945 et devenue un ouvrage de référence, L’Existentialisme est un humanisme, pour constater l’ambiguïté du mot « existence ». Pour Jean-Paul Sartre, l’homme, existant avant d’être quoi que ce soit, devait se définir lui-même et se trouvait ainsi « condamné à être libre ». Et l’on allait répétant : l’existence précède l’essence. C’est une tout autre acception que nous apportait Martin Heidegger, en sa patiente et très pédagogique exégèse du Dasein, témoin cette lettre personnelle à Jean Beaufret du 3 novembre 1945, où le maître de Fribourg, rejetant la traduction d’Henry Corbin par « réalité humaine », se livre à ce travail définitionnel : « Dasein est un mot-clé de ma pensée, aussi donne-t-il lieu à de graves erreurs d’interprétation. Dasein ne signifie pas tellement pour moi me voilà mais si je puis ainsi m’exprimer en un français sans doute impossible être le là, et le là est précisément alèthéia, décèlement, ouverture[1] ». Dire Dasein plutôt qu’homme témoignait d’une refondation ontologique de l’anthropologie et de la volonté de penser l’homme sous l’angle de l’être : l’homme n’est ni une chose, ni une substance, ni un objet ; il est ce par quoi tout ce qui est peut avoir lieu. Il est, comme le dira un an plus tard Martin Heidegger dans sa Lettre aux lycéens de Paris, « non pas le maître de l’étant, mais le berger de l’être[2] » ce qui veut dire que l’être a besoin de l’homme pour être, car, en dépit de son « essentielle pauvreté » le berger voit sa dignité résider en ceci : « être appelé par l’être lui-même à la sauvegarde de sa vérité ».

Ce qui fait l’humanité de l’homo humanus, c’est donc ce « service de la vérité de l’être[3] ». Le Dasein serait ainsi l’expression d’une prise sur l’être en deux moments privilégiés, le « maintenant » et « l’heure de notre mort ». Seul ce « maintenant » et cette « heure de notre mort » nous inscrivent dans l’être, notre temporalité nous ouvrant un espace, car l’être en définitive est moins lieu que temps, il est temps avant d’être étendue.

Que doit être le sum pour pouvoir assumer le cogitare ? L’analytique du Dasein pose, dès Sein und Zeit la question de l’être du sum, qu’il faut préalablement déterminer si l’on veut ensuite saisir le mode d’être des choses pensées. Il s’agit d’éviter toute constitution du sujet en hypokeimon, toute substantification de l’âme, toute réification de la conscience, pour ne retenir qu’une relation de proximité, qui fait de l’être-là une ouverture sur le monde, un accès au réel, une prise sur l’être. On ne pense qu’avec la main, répète alors Jean Brun, tandis que Maurice Blanchot renvoie ses jeunes auditeurs aux paragraphes 15 et 16 de Sein und Zeit sur cette « maintenance » que l’appropriation de l’outil assurait à la pensée. L’ustensilité de la scie, du marteau et des clous du charpentier, du fil, de l’alène et du tranchet du cordonnier était la représentation la plus directe de cette mise en forme par l’entendement d’une matière fournie par la sensibilité et déployée par l’imagination. Nous n’avions pas encore lu le Kantbuch, paru en 1929, qui attendait encore son traducteur français, que déjà nous préférions le Dasein ouvrier de Martin Heidegger au sujet tout spéculatif et abstrait d’Ernst Cassirer. L’alternative Heidegger-Cassirer sera le grand débat des dix années qui suivront. Certes, la Philosophie des formes symboliques, bientôt traduite par Pierre Quillet aura un profond retentissement sur toute notre génération, mais le paradigme du travailleur, mis en honneur par Ernst Jünger en 1932, aura plus de prestige que celui de l’homme de culture, dût-il se recommander de l’humanisme, bien compromis il est vrai, par ce que Blanchot appelait le « désastre ».

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