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De la chute dans l’existence à l’existence dans la chute

par Philippe Richard  Du même auteur

C’est du sentiment de sa propre impuissance que l’enfant tire humblement le principe même de sa joie.
Georges Bernanos

Si l’homme ne marche qu’à perdre l’équilibre, de façon certes furtive mais tout à fait systématique – une jambe s’élève alors dans l’air pour permettre à une autre jambe de s’établir au sol en un appui dynamique -, c’est que l’élancée de ses pas ne peut ouvrir l’espace et traverser le vide qu’en consentant à l’abandon de tout hiératisme et à la surprise de sa propre capacité d’auto-mouvement – la marche est en ce sens une aventure fort étonnante du quotidien qui baptise à chaque instant le corps dans une existence morphogène. La puissance d’un être réellement constitué pour l’itinérance et fondamentalement capable de déséquilibre s’établit ainsi comme une dimension essentielle de l’être-là – la traversée de la béance mondaine semble d’ailleurs le reflet manifeste de l’acceptation de la béance intérieure qui toujours déjà gît en l’homme, tant il est vrai que les relations de l’être à la finitude ne sont jamais tant accidentelles que substantielles. Incarné dès l’origine en une limite qui le conduit à devoir se frayer dynamiquement une voie en l’existence, l’être humain peut donc trouver une modélisation de sa destinée mondaine dans le récit fondateur de Genèse 2, 7-8 – « Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé ». Il est ici très clair que l’homme est né dans le monde, au c’ur de la finitude et de la limite, alors que l’édénique jardin n’était pas encore planté et qu’il n’apparut sans doute que pour constituer ce lieu expérimental ou ce moment de suspension en lequel l’homme pouvait être protégé pour vivre son enfance – la grâce y voile un instant la nature comme le berceau protège un petit être qu’entoure pourtant le monde depuis toujours. Ainsi l’être est-il intrinsèquement mondain, modelé avec la glaise d’un sol qui, s’il n’est pas le terreau d’un Éden encore inexistant, est nécessairement le sol d’un monde qui est le nôtre, seul espace à avoir déjà été créé au tout premier verset du texte biblique – le sol est ainsi cet élément qui modela l’homme mais aussi cet événement qui lui offre un modèle de déploiement, tant il est vrai que la spatialité n’existe qu’à être ouverte et que la marche constitue l’élan fondamental qui institue le monde. La limite humaine, avant d’être mise entre parenthèse en ce jardin qui deviendra faussement emblématique de l’origine, apparaît en ce sens de façon résolument positive, conditionnant une force qui n’affronte le vide que parce qu’il lui est liminairement donné de traverser une béance – on pense encore à l’enfant qui ne regrette pas son berceau et se réjouit de pouvoir ramper au sol pour explorer un monde qui se donne toujours déjà comme présent, c’est-à-dire comme actuel et comme cadeau.

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