Traverses

Emmanuel Levinas (1905-1995) : De l’être à l’existence ou l’existence comme élection

par Laurence Lacroix  Du même auteur

Ma vie se serait-elle passée entre l’hitlérisme incessamment pressenti et l’hitlérisme se refusant à tout oubli[1] ?

La philosophie d’Emmanuel Levinas nous confronte à la nécessité de penser le passage de l’existant à l’existence. Il y a là ce qui peut sembler une subtilité, mais qui se révèle, à l’analyse, être un véritable changement de paradigme intellectuel. Lire Levinas nous contraint donc à penser autrement. Et ce renversement, voire cette inversion dans notre mode de penser, nous contraint aussi à agir autrement, tant envers nous-même qu’envers autrui.

Comprendre cette révolution à laquelle nous convie la philosophie de Levinas demande tout d’abord à ce que sa parole soit située. Celle-ci s’inscrit dans une opposition à la philosophie occidentale qui se présente comme une philosophie de l’être, c’est-à-dire comme une philosophie construite autour des principes d’identité et de mêmeté. Or, c’est cette position dans l’être que Levinas va critiquer. Son analyse de l’hitlérisme, ainsi que son expérience de la captivité, le conduit très tôt à prendre conscience que la conception de l’être est productrice de violence et de guerre. En d’autres termes, qu’elle est cause du mal. D’où la nécessité de s’en défaire, de s’en extraire, de s’en libérer. La philosophie de Levinas demande donc à ce que nous effectuions une sortie hors de nous-même, une sortie hors de l’être. En cela, sa pensée nous contraint à prendre au sérieux l’étymologie même du terme « existence », qui vient du grec « existere », et signifie proprement « se tenir hors de soi ».

L’existence est donc chez Levinas conçue sur le mode de l’évasion. Mais comment réaliser cette mutation ? Comment passer de l’être à l’existence ?

Cette sortie hors de soi, Levinas nous la montre impossible pour un sujet isolé. Ce n’est que par la rencontre de l’autre, plus exactement de son visage, que va naître en moi la nécessité de me constituer en être-pour-autrui, c’est-à-dire de me décentrer de mon être-pour-moi. C’est parce que mon humanité se constitue par ma responsabilité pour autrui que je ne suis pas pour moi mais pour l’autre, ou, en d’autres termes, que j’existe.

Pour expliciter la philosophie de Levinas, nous montrerons tout d’abord en quoi l’élaboration heideggérienne d’une philosophie de l’être lui permet de déceler dès 1934 la logique exterminatrice inscrite au c’ur même de l’hitlérisme. Puis nous verrons, dans un deuxième temps, en quoi ses années de captivité le confronte au poids de l’être, et l’incite ainsi à déconstruire l’ontologie heideggérienne pour permettre au sujet une évasion hors de soi. Mais cette évasion n’a de sens que si elle trouve en l’autre la raison d’être du sujet. C’est pourquoi nous verrons, dans un troisième temps, en quoi l’élection est au c’ur de la pensée de Levinas, ce qui lui permet de réinterpréter le sens même de l’« être juif », et de faire de sa philosophie une éthique fondamentale.

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