Traverses

Jaspers (1883-1969) : De la phénoménalité empirique à la phénoménalité existentielle

par Jean-François Riaux  Du même auteur

C’est comme médecin assistant à la clinique psychiatrique de l’Université de Heidelberg que ce grand penseur allemand a amorcé sa carrière : après avoir publié en 1913 un grand Traité de Psychopathologie générale, il s’attache à cultiver son attrait pour la philosophie, aussi se vouera-t-il à son enseignement à partir de 1921, enseignement suspendu en 1937 par le régime nazi. À la suite de l’effondrement de l’Allemagne hitlérienne, il reprendra en 1945 son activité universitaire. Déçu par la mollesse de la politique de dénazification, il acceptera en 1948 l’invitation d’aller enseigner à l’Université de Bâle et renoncera à sa nationalité.

Dans son ouvrage de 1932, intitulé Philosophie, Orientation dans le monde, Éclairement de l’existence, Métaphysique, Karl Jaspers indique clairement que toute interrogation portant sur ce qu’on nomme communément « réalité » nous expose à des situations où l’on se heurte à des limites que ni la science ni l’expérience en général ne peuvent franchir : elles ne sont d’aucun secours pour rendre compte de « ce qui apparaît en tant qu’il apparaît » C’est à la limitation de son savoir et de sa propre liberté que le sujet se trouve renvoyé, il éprouve dès lors son être-au-monde comme Existenz, c’est-à-dire comme ce que seule une phénoménologie de l’existence peut éclairer ; ce que le titre complet de Philosophie laisse supposer puisqu’il inclut l’expression « Éclairement de l’existence ». Bien entendu, Jaspers, eu égard à la notion même de phénoménologie, a d’illustres prédécesseurs. Au demeurant, il est à peine utile de rappeler que Kant fut le premier à nous inviter à nous détacher de l’acception ordinaire du mot « phénomène » entendu comme « ce qui apparaît aux sens » (comme dans l’expression phénomène météorologique » désignant un événement ponctuel retenant l’attention d’un observateur quelconque). Le philosophe de Königsberg subordonnait in fine tout donné sensible au statut qu’il a prêté à notre faculté de connaître en général ; grâce à lui, on passait d’une simple dénomination d’un événement plus ou moins saillant pour le sujet percevant à une conception de la connaissance tenue pour étant elle-même phénoménale, du moins dans sa prétention à promouvoir un savoir objectif (puisque, selon Kant, quand on se porte au-delà du champ circonscrit par une telle connaissance, toute prétention à l’objectivité disparaît, du wissen on bascule dans le glauben). En bref, Kant se fixait une perspective purement gnoséologique dans le discours qu’il tient sur la phénoménalité. Ses successeurs, essentiellement ce qu’on nomme « l’idéalisme allemand » et le mouvement philosophique initié par Husserl, vont renouveler l’acception à conférer à la phénoménalité ; la compréhension et l’extension de cette notion s’en trouveront enrichies ; quelle est la part proprement jaspersienne de cet enrichissement ? C’est à cette question qu’il nous faut brièvement répondre.

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