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L’existence comme hors-sens : de quoi parlons-nous quand nous parlons de l’existence ?

par Thibaut Gress  Du même auteur

À l’endroit de ses écrits de jeunesse, Kant ne conserva qu’une tendresse limitée, refusant de les republier et souhaitant que ses ’uvres ne fussent rééditées qu’à partir de la Dissertation de 1770. Pourtant, s’il est un point sur lequel ne s’observa aucune variation, ce fut sur son refus des preuves cartésiennes de l’existence de Dieu, en particulier celle de la Cinquième Méditation renommée par ses soins « preuve ontologique ». Dès la Nova Dilucidatio, en effet, Kant contesta, non sans une certaine confusion, ce qu’il appela « l’argument de Descartes » et conclut sa Septième Proposition par un strict refus de celui-ci. Pourtant, bien des années durant, Kant ne refusa pas que l’existence de Dieu fût démontrable par la raison humaine, et ce même d’un point de vue théorique ; encore marqué par ses lectures leibniziennes, il alla jusqu’à proposer une preuve a priori de l’existence de Dieu, du genre de celles que la Critique de la raison pure répudiera environ trois décennies plus tard.

Ainsi s’observe chez Kant, concernant Descartes, un certain changement dans la continuité : si celle-ci renvoie au constant refus de lui accorder une approche conceptuelle correcte du divin, le changement, lui, ramène aux motifs différenciés justifiant pareil reproche. À cela s’ajoute que les premières lectures de Descartes par Kant accusent de sérieux contresens et semblent témoigner d’une approche pour le moins partielle, voire lacunaire, des Méditations métaphysiques.

De là découle l’hypothèse du présent article, à savoir que l’évolution kantienne des motifs servant à réfuter la preuve a priori constitue le meilleur témoin de l’évolution de l’idée que Kant se fait de l’existence en tant que telle. Autrement dit, les thèses de Descartes sont chez Kant un prétexte, mais leur discussion permet de comprendre comment s’affinent les problèmes liés non pas à Dieu mais à la nature même de l’existence dont le renversement sémantique au sein de l »uvre kantienne est remarquable. C’est pourquoi, si le présent article fait de Descartes son fil directeur, c’est pour analyser de quelle manière le lieu problématique des reproches kantiens évoluera entre 1755 et 1762, et préparera patiemment l’exposition de 1781[1].

A – Kant contre Descartes : les deux contresens de la Nova Dilucidatio

A1 – Interprétation kantienne de la Causa sui

Dans la Nouvelle explication des premiers principes de la connaissance métaphysique (1755), Kant va se livrer, à travers une conceptualité explicitement leibnizienne, à une critique en règle des arguments cartésiens destinés à établir la nature de Dieu ainsi que son existence. Mais les motifs de la contestation se révèlent déroutants au regard de qui aurait en tête les arguments critiques : l’erreur n’est pas, en 1755, d’appliquer à ce qui excède le champ phénoménal des concepts qui ne sauraient valoir que pour l’expérience possible, mais elle procède bien plutôt d’une confusion conceptuelle dans la manière même dont la preuve cartésienne est menée. Dès la Proposition VI, Kant juge « absurde de dire qu’une chose possède en soi-même la raison de sa propre existence[2] ». L’argument repose sur l’antériorité de la cause par rapport à l’effet, si bien qu’une entité cause d’elle-même serait antérieure à elle-même, ce que Kant juge absurde. Il en découle qu’un Être dont l’existence serait nécessaire ne tire pas sa nécessité de sa propre cause mais au contraire de l’impossibilité qu’il ne soit pas, Kant rejouant l’approche purement logique de la question de l’existence de Dieu en réduisant la nécessité à son sens logique de ce qui ne peut pas ne pas être.

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