Traverses

L’existence sensible

par Roselyne Desgremont  Du même auteur

1 – L’existence rendue sensible

Sumire écrit : « À travers l’écriture, je renouvelle quotidiennement l’affirmation de mon existence. » (Haruki Murakami : Les Amants du Spoutnik, 1999, collection 10/18, p. 173).

Quel rapport le sujet entretient-il avec « son » existence ? Quel besoin éprouve-t-il de l’affirmer et de réitérer cette affirmation ? Exister n’est-il pas de l’ordre du fait, au point que qui pense sait à tout le moins, cela est évident, qu’il existe ?

Pourtant nous sentons bien qu’un frisson d’incertitude fait ondoyer et la pensée, et l’existence. Qui pense se parle intérieurement. Quel besoin avons-nous de dire, ou de coucher nos pensées sur le papier, ou de les répercuter à tout instant par voie téléphonique ? Manifestement, le sujet qui recourt à des signes audibles ou visibles, se donne de quoi les percevoir ; il devient, par l’ouïe ou la lecture, le témoin de ses propres pensées. Comme si, senties, ces pensées existaient, et alors d’autant plus nous-mêmes. L’héroïne de Murakami écrit et se relit : c’est un acte qui l’assure de son existence. Notre existence doit se montrer, être rendue plus sensible. Elle se prouve. L’existence devient « son » existence, prouvée parce qu’éprouvée et perçue ; comme si, sinon, nous risquions le rien. Le « je » est juste un petit mot qui indique la place d’un être qui parle ou pense, mais sans rien dire de ce qui il est. De même, l’existence, bien sûr est le cas, mais c’est un presque rien, indescriptible lui aussi. Un « on ne sait quoi » est ce « je », et cette « existence ».

En un sens, que nous puissions dire « je pense, je suis, j’existe », il n’y a rien de plus beau, c’est comme un cadeau de la vie, car nous aurions pu n’être point. Mais en un autre sens, qu’est-ce qu’un point sans extension, qu’est une lueur qui scintille un moment sur fond de ténèbres ? Et chaque être humain tente, comme Sumire, de trouver les signes qui lui permettront, de jour en jour, d’affirmer « son » existence, de la sentir, non seulement du dedans, comme quand Aristote dit : nous sentons que nous sentons, nous sentons que nous vivons, et cela est en soi une bonne chose, c’est un plaisir ; mais aussi par le biais de « preuves » d’existence, d’écrits, d’images, d »uvres, de manifestations de soi posées au dehors.

La raison de la nécessaire transformation du fait que j’existe en reconnaissance et affirmation de mon existence ne tient-elle pas à une dialectique de l’être-soi et de l’être-avec ? Dans sa magnifique page de définition de la philia, – mot qui signifie l’affection, l’amitié, l’amour tout ensemble, dans l’Éthique à Nicomaque, 1170a28 sq. -, Aristote n’écrit pas en « je » ; et il substitue rapidement à des propositions comme « celui qui voit sent qu’il voit, celui qui entend sent qu’il entend ’ » des énoncés formulés en « nous » : nous nous sentons voir, entendre, vivre, nous nous sentons penser ou exister, car « exister, to einai, signifie en effet sentir et penser » ; et ce « nous » est très précis et précieux : nous « con-sentons », (synaisthanomenoi) autrement dit, nous sentons ensemble ou plus exactement l’un sent « avec » l’autre : avec celui ou celle qui est à ses côtés. Nous sommes-avec, sentons-avec, pensons-avec, moi avec mon ami, heteros autos, autre moi-même ; lui avec son ami, moi qui suis son autre lui-même. C’est alors que la vie nous est véritablement douce. Alors nous pensons, nous existons, nous philosophons, autrement dit nous dialoguons.

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