Corpus

L’imminence d’une coïncidence (La musique de l’existence)

par Isabelle Raviolo  Du même auteur

Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d’insectes somnolents, j’ouvre les yeux et mon c’ur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde.
Albert Camus

Il semble légitime de vouloir donner un sens à l’existence entendue comme ce simple fait d’être là, d’exister. Mais que faisons-nous quand nous donnons un sens ? Que recouvre cet acte de donation ? En premier lieu, nous donnons un contenu, une valeur ontologique et épistémologique à ce qui, de prime abord, en est privé ou encore à ce qui n’en délivre pas un de soi-même. En second lieu, nous apportons des réponses, logiques ou mythologiques, à notre présence au monde. Nous tâchons d’expliquer pourquoi nous sommes là, pourquoi il y a de l’être, et non pas plutôt rien. Par cet acte, nous exprimons un désir de rationalisation qui caractérise notre rapport au monde : « L’homme est un animal rationnel et parlant » affirme Aristote dans Les Politiques I. Donner un sens à l’existence serait alors la manière humaine, consciente, de se rapporter à soi-même et au monde. L’individu conscient qu’il existe se représente son existence. Il n’a donc plus seulement un rapport immédiat à elle, mais un rapport médiatisé par la réflexion. Il est donc légitime que l’homme conscient cherche à parler de son existence, à mettre des mots et du sens sur ce simple fait d’être au monde. Mais peut-il donner un sens à l’existence ? Est-il capable, par la seule puissance de juger qui réside en son esprit, de signifier cette énigme de l’existence ? Cela supposerait qu’il puisse lui assigner une origine et une fin. Or l’existence est précisément ce que l’homme reçoit sans le commander. Il n’en est donc pas l’auteur. En effet, exister c’est sortir d’un autre, et par suite, dépendre d’une réalité autre, différente. Donner un sens à l’existence suppose ainsi que nous puissions savoir d’où nous venons et vers où nous allons. Mais notre intelligence est-elle capable de connaître le commencement et la fin ? Nous risquons bien de nous perdre dans un abîme de réponses au « pourquoi » de l’existence. Dès lors, comment parvenir à donner un sens à l’existence ? Et pouvons-nous déterminer la raison d’être de l’existence ?

1 – L’exigence du sens comme acte de pensée : primauté et prévalence du sujet

L’acte de donner un sens semble recouvrir une volonté d’emprise, comme si nous forcions l’existence à se tenir dans les cadres de notre raison. Car c’est nous qui donnons un sens, nous qui nous plaçons en position de « maîtriser » l’existence par un discours la signifiant, la limitant à un sens donné. Dès lors que nous donnons un sens, nous nous inscrivons dans un acte d’autorité et donc dans un rapport de distance entre un sujet qui donne et un objet qui est placé devant, un objet qui est défini, circonscrit, par le sens qu’on lui donne. Donnant un sens, le sujet acquiert une certitude sur son existence et sur celle des autres. Mais cette certitude ne tient alors qu’au sens donné et non peut-être à l’objet même. Ainsi, quand nous disons que nous voyons des hommes, qu’est-ce qui nous assure que ce sont bien des hommes sinon le sens qu’on donne à leur existence humaine : « et cependant, que vois-je de cette fenêtre, se demande Descartes, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? » En effet, le simple fait de la perception sensible ne suffit pas. En d’autres termes, ce n’est pas parce que cela existe que c’est vraiment existant. Car il se pourrait bien que ces formes mouvantes que je regarde de la fenêtre ne soient que de vains fantômes, des « spectres ou des hommes feints ». Alors qu’est-ce qui m’assure que ce sont bien des hommes qui existent réellement sinon la possibilité que j’ai de donner un sens à leur existence : « Mais je juge que ce sont de vrais hommes ; et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux. » (Méditation seconde). Donner un sens à l’existence revient à un acte de jugement du sujet. La perception humaine recouvre ainsi une action par laquelle on aperçoit, c’est-à-dire une « inspection de l’esprit » (inspectio mentis) : quand nous percevons des existants, qu’il s’agisse d’hommes qui passent dans la rue ou d’un morceau de cire, nous leur donnons un sens ; notre esprit se les représente et nous jugeons, discernons. L’existence comme telle n’est rien sans le sens qu’on lui donne. Elle n’a donc de réalité que par « la seule puissance de juger qui réside en notre esprit ». J’ai donné un sens à l’existence, c’est-à-dire une consistance ontologique, je l’ai fait passer de « rien » au « quelque chose », lui donnant par là-même un contenu épistémologique. J’ai ainsi acquis la certitude de mon existence, de celle des autres : « Je suis, j’existe : cela est certain ; mais combien de temps ? » (Méditation seconde).

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