Corpus

La fragilité comme existential

par Jérôme de Gramont  Du même auteur

Entre les paumes de la nuit qui les abritent /nos voix fragiles montent plus claires /de se risquer enfin nues.(Jean-Louis Chrétien, Joies escarpées, Sens, Obsidiane, 2001, p. 18)

La différence entre une (simple) chose et une existence (humaine) se remarque à l »il nu – il est de bonne phénoménologie de la porter ensuite jusqu’au concept. Aux catégories, propres à décrire le mode d’être de la chose, correspondent alors du côté de l’existence ce que Heidegger est en droit de nommer des existentiaux. Mais la leçon d’Être et Temps ne se réduit évidemment pas à l’invention d’un mot. Où la question « Qu’est-ce qu’une chose ? » appelle en guise de réponse la première des catégories (au sens d’Aristote) : la substance, autrement dit l’étant subsistant, sous-la-main, vorhanden (au sens de Heidegger) avec pour trait essentiel la « présence constante », l’existence requiert une tout autre manière d’interroger où les possibilités d’être priment sur ce que nous sommes présentement. D’autres descriptions seront à imaginer que celles menées dans Être et temps, d’autres existentiaux peut-être, mais qui ne pourront transgresser cet acquis de 1927 : exister n’a rien à voir avec le présent d’une pleine possession de soi[1] mais signifie bien « exister ses possibles » (si toutefois une telle expression est audible en français). Or c’est trahir la pensée du possible que d’y voir seulement le prénom de l’effectivité.

Pour dire le possible demeuré possible (au sens où René Char parle du poème comme de « l’amour réalisé du désir demeuré désir »), Heidegger se livre à une exposition de l’être vers la mort. À rebours de la compréhension commune du possible où celui-ci tend vers sa réalisation comme le moment où tout à la fois il s’accomplit et s’anéantit, la mort révèle une possibilité qui échappe à toute réalisation. Morts, nous ne le sommes pas, nous qui sans cesse parlons et agissons à l’ombre de cette possibilité ultime. Mais que la mort elle-même vienne, possibilité de l’impossibilité, et elle nous ôte tout[2]. Ces analyses ne sont pas sans force, mais elles n’épuisent pas la méditation du possible. Il est heureux que la mort ne soit pas le seul mot à prononcer sur l’existence, et peut-être pas même le dernier[3].

Donnons à ces réflexions une autre direction : tout possible, même lorsqu’il vient à se réaliser, est au bord de se briser, possibilité sans cesse adossée à son autre, comme le sens l’est au non-sens, l’événement au non-événement (ce qui n’arrive pas) ou la verticalité de l’existence à son effondrement. Rien ne peut avoir lieu au titre du possible qui ne puisse à tout moment se rompre ou n’avoir jamais lieu. Rien n’arrive à l’existence qu’au péril de ce qui ne vient pas ou de ce qui disparaît. Aussi l’existence n’a-t-elle de possibles que marqués au sceau d’une essentielle fragilité. Ce qui nous autorise à considérer la fragilité comme un existential – hypothèse pour laquelle les écrits de Jean-Louis Chrétien nous seront d’un grand secours. Bien des motifs qui contribuent à la description par Chrétien de notre existence : les larmes et la nudité, la blessure et la passivité, le secret et le clair-obscur de l’intériorité, l’oubli, la nuit et la fatigue, la présence furtive et non la présence totale ’ reconduisent à la fragilité comme au c’ur de notre manière humaine d’être au monde. Ce que nous avons pu avancer à plusieurs reprises[4] trouve confirmation dans la publication en 2017 d’un ouvrage intitulé précisément Fragilité[5]. Quelques mises au point – trois – ne s’imposent pas moins pour étayer cette hypothèse.

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8