Parole

Le paradoxe d’exister ou l’épreuve de la promesse

par Alain Cugno  Du même auteur

      Isabelle Raviolo  Du même auteur

Enseignant de philosophie en Khâgne au Lycée Lakanal, et au Centre Sèvres, à Paris, Alain Cugno a publié de nombreux livres aux Éditions du Seuil, notamment L’Existence du mal (2002), La Blessure amoureuse (2004) et De l’angoisse à la liberté (2009). Dans La Libellule et le philosophe (Éditions L’Iconoclaste, 2011) Alain Cugno s’émerveille devant la minutie et la précision de la construction des odonates qu’il qualifie de « guerrières ». Pour le philosophe, tout se passe comme si les libellules étaient des « artefacts », comme si elles étaient « bricolées » par un artiste génial. Dans Comment faut-il s’y prendre pour vivre ? (Éditions L’Iconoclaste, 2014), Alain Cugno signe un petit bijou de philosophie, accessible et lumineux. Un livre qui nous aide à vivre, longtemps après l’avoir refermé.

Isabelle Raviolo – Si la vie de l’esprit n’est faite que de rencontres et d’avoir à y répondre, comme à en répondre, ce sont ces rencontres qui, comme autant d’événements, ont motivé et nourri votre écriture philosophique, Alain Cugno. Je pense à celles de vos années d’étudiant en philosophie (avec Gilbert Simondon, Jean-Toussaint Desanti), celles avec vos élèves quand vous fûtes professeur de Khâgne à Besançon et à Sceaux – mais aussi, et de manière décisive, avec un poète et un philosophe : Jean de la Croix et Sören Kierkegaard, que vous n’avez depuis cessé de lire avec la plus grande attention. Ils sont présents dans votre ’uvre, ils l’habitent comme pourraient le faire des éveilleurs qui ont su aiguiser une vigile de l’esprit, une écoute attentive à ce qui est, un constant étonnement. C’est dans cette filiation spirituelle, philosophique, que vous développez une réflexion personnelle et exigeante autour de la question de l’existence et de la liberté humaine. Dans L’Existence du mal, mais aussi dans De l’angoisse à la liberté, vous réfléchissez sur ce qu’il en est de cette réponse singulière de l’homme à l’événement unique de son existence : Qu’est-ce qui y engage fondamentalement notre humanité ? Que signifie exister quand on est homme ? En quoi peut-on dire qu’elle constitue une blessure profonde si l’on rapproche la « blessure » de notre fragilité, de notre vulnérabilité, Alain Cugno ?

Alain Cugno – Ce qui m’a rendu sensible aux écrits de Sören Kierkegaard, ce qui fait qu’il est à mes yeux le plus étrange et le plus extraordinaire des philosophes, c’est qu’il est le seul ou en tout cas le premier à avoir pris au sérieux ce qui apparaît le plus souvent négligeable aux autres : la singularité du moi. La singularité a plutôt bonne presse : elle répond à ce qu’il y a de plus concret ; elle évite à la fois les impasses de la généralité abstraite et du particulier. Ce vocabulaire est hégélien. L’universel concret, il n’y a que la singularité pour lui correspondre et se tenir à sa hauteur. Mais le moi ! Il est l’exemple même du particulier, de ce qui ne saurait mériter de capter l’attention philosophique. Il est balayé par Hegel d’un revers de main au début de la Phénoménologie de l’esprit : il n’est qu’un mot, il désigne la répétition morne et vide, à des milliards d’exemplaires, de la même pauvreté absolue. Le mot « moi » n’a en effet aucun contenu de savoir, rien qui puisse être tenu pour universel. Le moi est haïssable, n’est-ce pas ? Et chez Kant, tous les honneurs reviennent à la personne ; le moi, le simple individu, lui, n’est tout au plus que ce qui permet à la personne d’exister afin qu’elle puisse s’ouvrir à l’exigence de la loi morale ; mais selon sa propre pente, il ne peut aller que vers l’égoïsme et fonder la plus déplorable morale utilitariste.

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