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Le sens de l’existence, un faux problème ?

par Frederic Laupies  Du même auteur

La question du sens de l’existence est tenue pour centrale dans la pratique philosophique. La philosophie, en effet, est convoquée par une question qui se pose plutôt qu’on ne la pose. L’inévidence de l’existence suscite ainsi l’inquiétude du sens. Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi suis-je dans le monde, moi qui n’ai pas demandé à naître ? L’idée d’existence suppose, à la différence de l’idée de réalité, une relation d’extériorité relativement à un terme de référence. Cette notion, essentiellement relative, correspond à la première expérience, celle de la rencontre étonnée d’un déjà-là qui n’est pas mon ’uvre. Ce déjà-là dénué de toute justification, radicalement contingent, suscite une exigence de sens comme s’il fallait résorber sans tarder cette factualité dans une rationalité ordonnatrice. Ainsi l’existence et le sens se trouvent-ils liés comme si les deux notions étaient solidaires. On en conclut, peut-être hâtivement, que l’existence en appelle au sens comme à son fondement et que, réciproquement, le sens n’a effectivement d’intérêt que s’il donne à l’existence une justification logique.

Cette conception, qui paraît aller de soi, repose sur deux présupposés qui ne vont pas de soi. Le premier présupposé, l’existence n’a pas de sens d’emblée, fait difficulté. Si l’existence n’a de réalité qu’à partir d’une relation, pourquoi devrait-on tenir pour évident qu’elle est étrangère au sens ? En effet, on comprend aisément qu’une chose ou un fait soient étrangers au sens : parce qu’ils ne sont reliés à rien, ils ne peuvent rien évoquer ni rien signifier. Mais l’existence, en tant que relation, vérifie par là une condition nécessaire sinon suffisante du sens. Si l’on considère, par exemple, l’existence comme le corrélat de l’essence, il est possible d’affirmer qu’elle est l’héritière de la logique interne de l’essence. Le deuxième présupposé est plus obscur. Il suppose que l’existence qui, d’emblée, n’a pas de sens peut et doit en recevoir un sous peine d’une grave privation. Mais pourquoi l’absence de sens serait-elle dommageable ? L’existence et le sens relèvent de deux ordres très différents. L’existence n’a pas à attendre d’être justifiée rationnellement pour exister. Pas plus qu’il n’est évident que l’existence soit étrangère au sens, il n’est évident qu’elle ait à en recevoir un. La question qu’il s’agit de clarifier est donc double : l’existence peut-elle avoir un sens et doit-elle en avoir un ?

Il nous faut donc d’abord analyser, à partir de l’existence, ce qui en appelle au sens ou l’exclut. Nous serons alors en mesure d’apprécier le statut de la demande de sens.

Le sens de l’existence tient à la structure relationnelle de l’existence elle-même

Trois niveaux de sens de l’idée d’existence nous serviront de guide. Ces trois niveaux correspondent à trois modes d’extériorité supposés par le préfixe « ex ».

L’existence, hors de l’essence

L’idée d’existence se pense d’abord par distinction d’avec l’essence. L’essence est conçue comme antérieure logiquement et ontologiquement à l’existence. Elle comprend en elle-même la loi de formation de toute réalité singulière. Rien en elle n’est superflu ; elle ne saurait changer. Puisque la moindre altération anéantirait son identité, elle ne peut pas devenir, acquérir ou perdre des caractères en restant elle-même. La nécessité la caractérise donc : elle exclut absolument toutes les déterminations contraires. Si donc on appelle sens, la cohérence nécessaire que l’intelligence est en mesure de se représenter et de formuler, il faut dire que l’essence, par excellence, est porteuse de sens. L’existence est contingente au regard de l’essence : il est possible que ceci ou cela n’existe pas. En revanche, ce qui existe, dans la mesure où cela se tient dans le monde, participe d’une essence. Dans cette mesure, l’existence a un sens puisqu’elle participe du sens de l’essence de laquelle elle participe. Penser l’existence sous la dépendance de l’essence conduit à reconnaître le sens de l’existence. Si donc l’existence semble dénuée de sens, cela est dû à une forme de cécité qui empêche de rapporter l’existence à l’essence. La situation de Socrate attendant de boire la cigüe n’a pas de sens pour qui ne la réfère pas à l’essence de justice qui seule en délivre le sens : mieux vaut subir l’injustice que la commettre.

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