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Qu’est-ce que l’existence ?

par Alain Chauve  Du même auteur

De quoi parlons-nous lorsque nous parlons de l’existence de quelque chose ou de quelqu’un ? À l’évidence, nous voulons dire que c’est une chose ou une personne réelle. Mais en quel sens s’agit-il d’une réalité ? On dira sans doute qu’il s’agit d’une réalité concrète que l’on peut constater. L’existence, semble-t-il, se dit de quelque chose que l’on peut observer ou de quelqu’un que l’on peut rencontrer et à qui on peut parler. L’existence serait la réalité concrète de quelque chose ou de quelqu’un.

Mais il saute aux yeux qu’il n’est pas nécessaire d’avoir affaire à une réalité concrète pour parler de l’existence de quelqu’un ou de quelque chose. La Bastille est détruite. Elle n’existe plus mais elle a existé, et dès lors nous pouvons parler de l’existence de la Bastille. Il n’en va pas de même avec la tour de Babel – qui aurait, elle aussi, été détruite, mais pas pour les mêmes raisons. On ne peut pas parler de son existence, non parce qu’elle n’existe plus mais parce qu’elle n’existe pas et n’a jamais existé. On pourrait faire la même remarque s’il s’agissait de personnes. Alexandre le Grand est mort. Il n’existe plus mais il a existé et l’on peut donc en parler comme de quelqu’un qui existe, qui a une existence. On peut dire que « Alexandre existe », alors que nul ne songerait à dire que « Prométhée existe » et à parler de lui comme de quelqu’un qui a une existence. Une personne qui a existé est une personne qui « existe » et l’on peut parler de son existence alors qu’on ne pourrait le faire s’il s’agissait d’une personne fictive.

On peut donc parler de l’existence de ce qui n’existe plus. On dira sans doute que ce paradoxe repose sur une confusion dans l’usage des mots. Par exemple, dire de quelqu’un « il a existé », « il n’existe plus », veut seulement dire qu’il est mort mais que néanmoins, c’est une personne réelle qui était en vie et non pas une personne fictive. D’un fantôme on ne dira pas qu’il existe, même si c’est celui de Spinoza, mais on peut le dire de Spinoza qui, bien qu’il soit mort, n’était pas un être fictif.

Cette remarque n’est pas sans conséquences sur le sens de la notion d’existence. Si l’on peut parler de l’existence de quelque chose qui a été détruit et dont il ne reste rien ou de quelqu’un qui est mort et dont il ne reste que des cendres, il faut alors admettre que parler de l’existence d’une chose ou d’une personne, ce n’est pas parler de sa réalité concrète que l’on peut constater et observer. De Carthage, on voit qu’il ne reste pratiquement rien, et pourtant on dit que Carthage existe et qu’elle n’est pas une ville imaginaire. Et quand nous disons que César existe, nous ne parlons pas de lui comme s’il était vivant puisque nous le disons aussi alors qu’il est mort, alors que ce n’est pas sous nos yeux qu’il a été assassiné et que nous ne pouvons pas confirmer que nous l’avons vu vivant et qu’il existait bien. Ce n’est pas ce que nous avons pu observer et constater qui fait que nous pouvons parler de César comme de quelqu’un qui a une existence.

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