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Qu’est-ce que l’existence ?

par Alain Chauve  Du même auteur

Et pourtant, il est vrai que parler de l’existence de quelqu’un ou de quelque chose, c’est parler de sa réalité. Mais alors de quelle réalité s’agit-il ? Il ne peut pas s’agir de sa réalité concrète. Dire de quelqu’un « il existe » ou de quelque chose « ça existe », c’est situer ce dont on parle dans un domaine abstrait, celui de « l’existence », qu’il faut distinguer de celui de la réalité concrète, visible et tangible. Parler de l’existence d’une personne ou d’une chose, c’est parler d’une notion abstraite. L’existence est une abstraction qui ne doit rien à la réalité concrète et empirique de ce qui existe.

Comment alors peut-on parler de l’existence d’une personne ou d’une chose concrète ? Précisément, on ne le peut pas ou alors on dira quelque chose sans savoir de quoi on parle et, dans ce cas, mieux vaut se taire. Croire que l’on peut en parler pour dire quelque chose c’est s’exposer à la mésaventure qui est arrivée à Bertrand Russell. Le 2 novembre 1911, Russell écrit à sa maîtresse, Lady Morrell, pour lui raconter sa rencontre avec Ludwig Wittgenstein qui arrive au Trinity College de Cambridge pour suivre ses cours : « Je crois que mon ingénieur allemand est idiot. Il pense que rien d’empirique n’est connaissable. Je lui ai demandé d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la salle, mais il a refusé. » Double erreur de Russell ! Wittgenstein n’est ni allemand ni idiot. D’abord il est Autrichien, et l’Anschuss n’aura lieu que plus tard, en mars 1938. Et en outre, il a parfaitement compris ce que demande Russell et l’on comprend pourquoi il a refusé de s’y plier. Que demande Russell ? Que l’on parle de l’existence de rhinocéros pour dire qu’ils n’existent pas. Mais comment parler de l’existence de ce qui n’existe pas ? Dire qu’il n’y a pas de rhinocéros dans la salle, c’est dire qu’il y a dans la salle des rhinocéros qui n’existent pas !

Mais ne peut-on dire, sur la base de considérations empiriques, que « les rhinocéros existent » et que « les licornes n’existent pas » ? En effet, on peut montrer et désigner un rhinocéros mais on ne peut pas le faire avec une licorne. On ne peut pas dire à quelqu’un : « Les licornes existent ; voyez cette licorne, là, devant nous. » Il faut donc reconnaître que lorsque nous disons qu’une chose existe ou n’existe pas – dans le cas présent, un animal à cornes – nous ne parlons pas d’une chose individuelle mais d’une espèce de choses. Nous parlons d’une classe et non pas d’un individu qui appartient à cette classe. Voir et désigner ce rhinocéros, c’est dire que c’est un rhinocéros, ce n’est pas dire que les rhinocéros existent. C’est évident aussi dans le cas des licornes. Dire qu’elles n’existent pas, ce n’est pas dire que la licorne qui est là, devant nous, n’existe pas ! De même, on croit que lorsqu’on dit que les « hommes existent » c’est avec l’idée que César, le roi de Prusse et Monsieur Dupont existent. Or il n’en est rien, car en disant « les hommes existent » nous ne nommons personne ; nous ne parlons pas d’individus mais d’une classe en exprimant que cette classe n’est pas vide et qu’il y a au moins un individu qui appartient à cette classe sans dire lequel. En disant « les hommes existent », je ne dis pas que les hommes auxquels je pense existent comme si, par exemple, je disais qu’Homère existe bien que je l’aie perdu de vue depuis longtemps ! À l’évidence, je parle des hommes en général, c’est-à-dire de la classe des hommes, chose abstraite. Il est en effet fortement déconseillé de faire d’une classe d’individus un individu de cette classe (certains ont essayé ; ils ont eu des problèmes ’) surtout si l’on veut s’en tenir à ce qui est empirique. Rares en effet sont ceux qui ont pu voir la classe des hommes marcher, parler et rire comme un homme. Ceux qui disent l’avoir vue sont les mêmes que ceux qui disent avoir vu des rhinocéros qui n’existent pas et des éléphants roses.

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