Corpus

Qu’est-ce que l’existence ?

par Alain Chauve  Du même auteur

Toutefois ne puis-je dire que cet homme qui se tient là, devant moi, existe ? Regardons de plus près ce qu’il en est. Cet homme est une personne que je désigne en pointant un doigt dans sa direction ou, mieux, en l’appelant par son nom : « Ce César gisant maintenant » (comme disait Brutus, mais c’est une autre histoire), « Ce cadavre c’est celui de César » (comme disait Marc Antoine, mais c’est la même histoire !) Mais dire que c’est César, ce n’est pas encore dire que César existe ; c’est seulement dire qu’il s’agit de César ; c’est dire que César est César. J’espère qu’on voudra bien admettre que reconnaître que cet homme est César, que cet individu que je vois ou auquel je pense a pour nom César, ce n’est pas reconnaître son existence mais c’est seulement reconnaître qu’il porte ce nom. Et reconnaître qu’il a un nom ce n’est pas reconnaître qu’il a une existence. Le nom que porte César n’indique nullement qu’il existe. Les mots qui désignent une chose ou une personne n’ont pas le pouvoir magique d’attribuer l’existence à ce qu’ils nomment. Devant une rose, je dis « une fleur » ; et voici qu’une fleur existe mais dans ma pensée seulement où musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets, c’est-à-dire une fleur qui n’a pas d’existence. En revanche, si l’on parle d’une rose qui, ce matin, avait déclose sa robe de pourpre au soleil, alors on parle d’une fleur dont on peut dire qu’elle existe ou qu’elle n’existe pas. Pourquoi ? Nullement parce qu’on peut aller la voir en compagnie d’une mignonne de treize ans et avec une idée derrière la tête mais parce qu’il s’agit de savoir si elle est encore fraîche ou déjà fanée (la rose, pas la mignonne !) Autrement dit, parce qu’il s’agit de ce que l’on appelle un fait.

Qu’est-ce qu’un fait ? Supposons que l’on nous dise que « Prométhée est enchaîné ». Dans le cas où ce que l’on nous dit serait vrai, on considérera qu’il existe bien un Prométhée qui est enchaîné quelque part dans le Caucase. Dans le cas où ce que l’on nous dit serait faux, on considérera qu’il n’existe pas un Prométhée enchaîné sur le Caucase. Clairement, ce que l’on considère pour parler de l’existence de Prométhée, c’est toujours un fait, et non pas le sujet dont on parle et dont on est tenté de dire qu’il existe ou qu’il n’existe pas. Une chose ou une personne considérée toute seule – « Prométhée », « une fleur » – ne peuvent être considérées comme ayant une existence ou comme n’ayant pas une existence. Pour parler de leur existence, il faut pouvoir en dire quelque chose : « cette fleur est fanée » ; « Prométhée est enchaîné ». C’est-à-dire qu’il faut considérer un fait, non une chose, et se demander s’il y a ou s’il n’y a pas ce fait. C’est à propos d’un fait que l’on parle de l’existence de quelque chose ou de quelqu’un, ce n’est pas à propos de choses ou de personnes. « Le monde est la totalité des faits, non des choses » (Wittgenstein, Tractatus, 1.1. Tatsachen nicht Dinge.)

Pages : 1 2 3 4 5 6