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Avoir ou être ses pratiques sexuelles. Discours, performance et sexualité dans la théorie du genre de Judith Butler

par Nathanaël Wadbled  Du même auteur

Être marqué par des pratiques discursives

Lorsqu’elle définit l’identité de genre comme performative, Judith Butler lui donne la forme d’un discours par lequel elle se trouve identifiée et affirmée[1]. Il s’agit d’un ensemble d’éléments signifiants s’agençant selon une certaine structure dans un ensemble ou une composition qui tire elle-même sa signification autant de ces éléments que de leur agencement. L’identité de genre est alors la résultante d’éléments distinctifs se structurant selon une certaine grammaire et un certain usage. Ils ont la forme d’un ensemble de lois, qui est à la fois un répertoire, et qui différencient chaque individu de ceux adoptant un autre genre. Ces éléments n’ont pas seulement une forme langagière : ce sont des mots, mais aussi bien des gestes, des postures ou des attitudes qui prennent sens comme désignant ou, plus exactement, comme faisant signe vers une identité de genre. De la même manière que le nom propre reçu ou que l’accord des adjectifs et des participes, ces types de conduite constituent des marques indiquant et signifiant l’appartenance à un genre. Le genre est alors une stylisation langagière et corporelle qui identifie le sujet en tant que les spécificités d’un genre donné sont « marquées par des pratiques discursives[2] ». Une telle conception place l’identité de genre du côté de la représentation ou de la performance. Il s’agit de prendre des postures linguistiques et physiques correspondant à une certaine identité. Pour comprendre ce qui se joue alors, Judith Butler attribue à l’énonciation genrée une fonction qui n’est ni constative ni dissimulatrice comme c’est le cas dans la performance théâtrale qui réalise un rôle se substituant à l’identité de l’acteur le temps de la représentation. Les énoncés genrés sont définis comme performatifs au sens où le sont des actes de langage, ce qui signifie que l’énonciation a pour fonction de produire un effet et que la performance a une dynamique rituelle. C’est dans cette perspective que Judith Butler définit la nature des énoncés genrés qu’assument les individus, et en particulier celle de leurs pratiques sexuelles.

L’énonciation performative du genre

L’histoire du genre mise en mots et en gestes

Définir l’identité de genre comme performative signifie que l’énoncé genré ne se contente pas de signifier une chose, mais réalise ce qu’il nomme, de sorte qu’il y a une apparente coïncidence entre signifier et agir[3]. L’identité est indissociable des énoncés qui la marquent. Le sujet genré n’a pas de statut ontologique indépendamment des actes qui constituent sa réalité. Il ne préexiste pas comme tel à son action et est donc un effet de son propre discours. Il ne précède pas ontologiquement ses différents rôles et fonctions par lesquels son identité prend sens et est socialement visible. Pour réaliser cet effet, l’énoncé doit être produit selon une forme déterminée. Les éléments énoncés ainsi que la manière dont ils le sont doivent respecter une norme contraignante et réglée. Ces mots et ces gestes s’inscrivent dans le cadre d’une définition normative de ce que doivent être les identités de genre et de la bonne manière de l’exprimer.

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