Corpus

Des scènes qui font la nuit plus habitable que les jours. (Performer les différences sexuelles)

par Mireille Calle-Gruber  Du même auteur

‘la sexualité embarrasse le langage et s’y cache sans cesse. La différence sexuelle ne peut se dénuder dans le langage. La différence sexuelle est intraitable malgré tout le langage du monde.
Pascal Quignard, Vie secrète.
Il n’y aurait pas de parole, de mot, de dire qui ne dise et ne soit et n’instaure ou ne traduise quelque chose comme la différence sexuelle.
Jacques Derrida, « Fourmis ».
Si je voulais risquer des propositions qui non seulement seraient provocantes mais feraient trop plaisir aux ennemis, je dirais qu’au fond la philosophie, la théorie, etc’, ça ne m’intéresse pas beaucoup. Ce qui m’importe, c’est en effet ce que vous venez de nommer : le rythme, le ton, le geste, le « performatif », les événements.
Jacques Derrida, Mireille Calle-Gruber, « Scènes des différences. Où la philosophie et la poétique, indissociables, font événement d’écriture. » (Entretien).

Plus d’une scène.

Tel est le constat. Ou l’injonction.

Il faudra en passer par la scène des corps et des langues pour aborder la question si obscure, si traversante, si taraudante des sexualités, c’est-à-dire de la différence sexuelle. De cela qui ne se voit pas mais qui se lit. Se déchiffre. Jacques Derrida écrit : « La différence sexuelle ['] n’est jamais d’abord et de part en part visible. Elle ne se donne pas à voir (savoir ou percevoir), seulement à lire. Elle s’interprète ['][1] ». Davantage : elle s’invente, incessamment, elle se réinvente, laissant que les mots façonnent, c’est-à-dire fictionnent, un corps d’écriture.

Dans tous les domaines de la pensée, donc, faire les scènes des différences sexuelles. Les lectures de la différence sexuelle, les écritures de la différence sexuelle : le génitif engendre la réflexion d’un acte qui tourne, se retourne, est retourné sur son propre mouvement, signalant que si la différence est lue et écrite, elle est aussi cela qui nous lit et nous écrit.

Que par elle je suis lue, écriturée, interprétée, inventée.

Que l’identité sexuelle s’il y en a, ne pourra être qu’inassignable, s’entre-tenir d’une fabuleuse instabilité. Et que cet acte prenant acte qu’il acte, actant a force de performatif. Plus d’une scène et jamais une scène seule. Car elles se touchent toutes, elles se touchent là où elles diffèrent ; et c’est ce vertige de la différence sexuelle, qui touche et ne touche pas, touche elle ne touche pas, et ne fait pas un rapport, c’est ce vertige qui donne l’étrange sentiment-fantôme qu’il y a, inaliénable, une part d’autre. Qu’il y a de l’altérité.

Et qu’il n’y a de rapport que celui que tisse, fabrique, le texte. En tous genres. La scène des lectures et écritures des sexualités donne lieu à l’ouvrage des formes : trans-formes, déformes, per-formes, ex-formes. Par quoi les études de genre (gender) ne vont pas sans le travail des genres – rhétoriques, littéraires, artistiques. Et l’exploration de leur mélange : combinatoire, collage, hybridation, fragmentation, déconstruction, ordonnancement, contre-ordre, composition.

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