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Écriture et éducation : enjeux philosophiques et pédagogiques

par Juan José Martínez Olguín  Du même auteur

À travers le processus que l’on nomme aujourd’hui « apprentissage », la formation de soi devient le thème à partir duquel le problème éducatif commence dans la philosophie. C’est en ce sens que l’on peut identifier dans l’histoire de la pensée philosophique plusieurs traditions qui évoquent, chacune à leur façon, le problème si important de la philosophie de l’éducation. Depuis Platon, la réflexion sur la formation de soi ou l’apprentissage est reprise par le stoïcisme, par la modernité et aussi, bien évidemment, par la pensée contemporaine. Chez Platon, cette réflexion trouve sa pertinence sur le plan logique et par conséquent sur le plan ontologique : le paradoxe du Ménon, tel que le formule l’interlocuteur de Socrate dans le dialogue éponyme, dit ceci : on ne peut pas apprendre, car on ne peut pas à la fois être celui qui sait et celui qui ne sait pas[2]. Soit l’on sait, et nul n’est besoin d’apprendre, soit l’on ne sait pas, et l’on ignore ce qu’il faudrait chercher à apprendre. À l’époque moderne, ce problème – pour en suivre les traces dans la philosophie – se trouve souvent lié à celui de la formation de l’humanité (c’est le cas, par exemple, de Herder et du concept de l’Emporbildung[3]).

Dans les pages qui suivent, nous essaierons de reprendre ce problème mais depuis une perspective qui pense le processus d’apprentissage en le liant à l’apprentissage de l’écriture. Ce que l’on essaie de décrire ici, pour le dire autrement, c’est le lieu de l’écriture, c’est-à-dire de la pratique de l’écriture, dans la formation de soi. Pour cela, nous croyons qu’il faut en premier lieu se débarrasser de la conception de l’écriture comme technique ou comme outil : soit on la comprend comme technique ou comme outil au service du marché du travail, soit on la comprend comme technique ou comme outil au service de l’émancipation. Partant des enjeux philosophiques de l’apprentissage de l’écriture, où cette conception de l’écriture est mise en question, ce parcours nous permettra de réfléchir sur les enjeux pédagogiques qui sous-tendent le rapport entre écriture et éducation.

1 – Apprendre à écrire : enjeux philosophiques

Dans un bref passage de De la grammatologie, dans les premières pages du texte, Derrida écrivait, à propos du rapport entre écriture et technique, que « jamais la notion de technique n’éclairera simplement la notion d’écriture » :

Avec un succès inégal et essentiellement précaire, ce mouvement aurait en apparence tendu, comme vers son telos, à confiner l’écriture dans une fonction seconde et instrumentale : traductrice d’une parole pleine et pleinement présente (présente à soi, à son signifié, à l’autre, condition même du thème de la présence en général), technique au service du langage, porte-parole, interprète d’une parole originaire elle-même soustraite à l’interprétation.
Technique au service du langage : nous ne faisons pas ici appel à une essence générale de la technique qui nous serait déjà familière et nous aiderait à comprendre, comme un exemple, le concept étroit et historiquement déterminé de l’écriture. Nous croyons au contraire qu’un certain type de question sur le sens et l’origine de l’écriture précède ou au moins se confond avec un certain type de question sur le sens et l’origine de la technique. C’est pourquoi jamais la notion de technique n’éclairera simplement la notion d’écriture[4].

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