Parole

Entretien avec Anne-Emmanuelle BERGER

par Anne-Emmanuelle Berger  Du même auteur

      Isabelle Alfandary  Du même auteur

Rue Descartes : Dans ce numéro délibérément hétérogène intitulé « Performance, discours et sexualité », des articles très différents sont publiés : la question que pose le dossier est celle de l’identité sexuelle ou de sa pluralisation (ou encore de la fin de cette interrogation). Nous nous interrogeons sur ce qu’on a appelé la « différence sexuelle ». Cette question de la différence des sexualités a-t-elle encore un sens aujourd’hui ? Comment, en sciences humaines, se saisit-on ou non de cette question d’identité sexuelle, notamment depuis l’émergence des études de genre ? Cela reste-t-il seulement une question ? Existe-t-il des domaines des sciences humaines où cette question reste débattue ? Cela est sans doute vrai au sein des études de genre ou en psychanalyse, mais cela est-il vrai ailleurs ?

Nous aurions trois questions liminaires à vous poser.

La première question est celle-ci : quid des études de genre aujourd’hui ? Où en est-on ? Comment ce domaine se porte-t-il ? A-t-il atteint son rythme de croisière ? Existe-t-il des complications particulières (des difficultés institutionnelles par exemple) ? Vous êtes, nous le pensons, la personne la plus à même pour répondre aujourd’hui à ces interrogations.

Deuxième question : dans ce numéro très interdisciplinaire, nous nous sommes attachés à la question de la rencontre, voire du choc entre les disciplines. Qu’auriez-vous alors à dire à propos de la pluridisciplinarité dans les études de genre ? Il nous semble que c’est l’un des domaines où cette interdisciplinarité est forte, y compris d’un point de vue conflictuel.

Dernière question : qu’auriez-vous à dire à propos de la question de la différence sexuelle ?

Ou celle de l’identité sexuelle (ce qui est peut-être une autre interrogation) ? Est-ce un problème pertinent à poser actuellement ou bien est-ce devenu complètement caduc ? Cette question vous est posée en tant que responsable du LEGS (Laboratoire d’études de genre et de sexualité), mais aussi en tant que chercheuse.

Anne-Emmanuelle Berger : Quid des études de genre aujourd’hui en France, en Occident et à travers le monde ? C’est un champ qui a émergé sous ce nom aux États-Unis entre les années 1990 et 2000. Si la notion de genre a une longue histoire épistémologique qui remonte aux années cinquante, c’est vraiment durant cette décennie qu’on est passé à l’université d’un domaine d’études appelé women’s studies, depuis son ouverture dans les années soixante-dix, aux gender studies. Il y va d’un changement de paradigme à la fois intellectuel et institutionnel. Les women’s studies étaient liées à l’émergence des mouvements de femmes en Occident et d’abord aux États-Unis. Les « études de genre » (traduction en français de gender studies que je préfère à la formule officielle d’« études sur le genre ») se sont pour leur part développées et pensées comme telles aux États-Unis, non tant dans le sillage des travaux de la sociologue britannique Ann Oakley sur la nécessaire distinction entre sexe (dit naturel) et genre (dit social) pour la pensée féministe, qu’à partir du tournant queer pris, en politique comme en théorie, sur les questions de sexe et de sexualité. Ce tournant, porté par des chercheur.e.s et activistes issu.e.s des dites minorités sexuelles mais inscrit.e.s dans leur grande majorité dans le champ d’études ouvert par les women’s studies, date de la fin des années quatre-vingts et fut aussi globalement un tournant foucaldien. Pour prendre un exemple que je connais bien, celui de l’université de Cornell qui a vu la création d’un des tout premiers programmes de women’s studies au monde[1], c’est en 2002 que les women’s studies se sont finalement rebaptisées Feminist, Gender & Sexuality studies, au terme d’une décennie de discussions sur le sujet. D’autres programmes états-uniens réunissant des chercheur.e.s issu.e.s des women’s studies et des chercheur.e.s issu.e.s des Lesbian and Gay Studies – ces dernières fondées parfois dans le giron des women’s studies, parfois en dehors de celles-ci, au début des années quatre-vingt-dix -, ont choisi des formules différentes : le programme de Stanford, créé beaucoup plus tardivement que celui de Cornell, s’est appelé d’emblée Gender studies, celui d’Irvine, Transnational Feminist studies. Le programme de Duke, demeuré attaché jusqu’en 2015 à sa dénomination d’origine, Women’s Studies, s’appelle désormais Gender, Sexuality and Feminist Studies, selon un ordre de présentation un peu différent de celui de Cornell. Cornell visait à faire apparaître la complexité du champ sans effacer son histoire, qui commence avec la question des femmes (feminism). Certains programmes ont d’autre part choisi de continuer à s’appeler simplement Women’s Studies. En France, dont le système universitaire est un système étatique et centralisé, et où l’on délivre des diplômes nationaux, une seule dénomination prévaut officiellement : « études sur le genre », au risque d’écraser ou au mieux de subsumer sous le nom de « genre » des différences ou divergences internes encore actives, et qui font la richesse du champ, telles que celles qui distinguent les tenant.e.s d’une approche qui s’est d’abord élaborée en France sous le nom de « rapports sociaux de sexe » de « celleux » qui prônent une rupture épistémologique et politique entre études de sexualité et études de genre. Cependant, même si on dit souvent que la France a connu un retard dans ce domaine, ce n’est pas vrai sur le plan intellectuel et politique ; son seul vrai et massif retard tient au déficit de légitimité scientifique de ce champ, qui a longtemps entravé sa reconnaissance institutionnelle[2]. Il a fallu attendre les années 2010, ce qui est effectivement effarant compte tenu du rôle qu’a joué ladite « pensée française » dans la constitution théorique de ce champ, pour que celui-ci, dans sa diversité, commence à bénéficier d’une tolérance, voire d’une bienveillance ministérielle, et dans certains cas (le CNRS, certaines universités), du soutien actif des tutelles.

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