Horizons

Présentation

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

Dans La Volonté de savoir, Michel Foucault note que depuis le XVIIIe siècle ce qu’il appelle la « fermentation discursive[1] » des discours sur le sexe s’est accélérée :

C’est peut-être là pour la première fois que s’impose sous la forme d’une contrainte générale, cette injonction si particulière à l’Occident moderne. Je ne parle pas de l’obligation d’avouer les infractions aux lois du sexe, comme l’exigeait la pénitence traditionnelle ; mais de la tâche, quasi infinie, de dire, de se dire à soi-même et de dire à un autre, aussi souvent que possible, tout ce qui peut concerner le jeu des plaisirs, sensations et pensées innombrables qui, à travers l’âme et le corps, ont quelque affinité avec le sexe. Ce projet d’une « mise en discours » du sexe, il s’était formé, il y a bien longtemps, dans une tradition ascétique et monastique[2].

Le discours, l’obligation au discours et la profusion des discours qui en ont résulté sont, ainsi que Michel Foucault l’a montré, inséparables des questions qui touchent à la sexualité humaine. Ces questions sont loin d’être intemporelles : l’auteur de La Volonté de savoir en situe l’apparition à ce jour de 1867 où un événement « minuscule » mais hautement significatif se produisit : un ouvrier agricole du village de Lapcourt, un peu simple d’esprit, fut dénoncé pour avoir obtenu les caresses d’une petite fille comme « il l’avait déjà fait, comme il l’avait vu faire, comme le faisaient autour de lui les gamins du village[3] ». « L’hypothèse répressive » – encore appelée « le discours sur la moderne répression du sexe » – était née.

Tous les discours sur le sexe depuis cette date n’ont pas uniment reconduit les termes de la répression. Certains discours ont pu contribuer à transformer les conditions du « problème » et les formes de la question sexuelle. C’est notamment le cas de la catégorie du « sexuel » qui vit le jour à la faveur de la découverte par l’auteur des Trois Essais sur la théorie sexuelle (1905) de l’identification d’une pulsion sexuelle distincte et unique également partagée par tous les humains quel que soit leur sexe biologique. En soutenant la thèse scandaleuse au moins à l’époque de l’existence une sexualité infantile tout sauf anormale, Sigmund Freud rompt avec le déterminisme biologique du besoin physiologique et accorde une place prépondérante à l’histoire de la sexualité de l’individu dans le développement de sa vie psychique.

La logique qui a présidé à la composition de ce numéro a consisté à placer la question du sexe sous le double signe de la pluralité des sexualités et de la diversité des approches disciplinaires susceptibles d’en rendre compte. La sexualité humaine est toujours le résultat d’une construction inter et intra-subjective complexe : elle ne découle pas du fait anatomique, ni d’un quelconque déterminisme biologique qui lui serait attaché : les formes qu’elle peut prendre – qui mettent en cause toute prétention essentialiste la concernant – sont toujours déjà traversées par des discours et des inter-dits – eux-mêmes encadrés par des institutions – et actualisées dans des performances plus ou moins conscientes d’elles-mêmes, ainsi que Judith Butler l’a mis en évidence depuis Trouble dans le genre (1990). La contribution théorique de cette dernière aux études de genre sur lesquelles le présent numéro souhaite faire le point, sans prétendre à la moindre exhaustivité, s’est avérée à cet égard centrale. Plusieurs des auteurs du présent numéro reviennent sur l »uvre-carrefour de la philosophe américaine pour penser la sexualité à l’articulation entre discours et performances.

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