Traverses

« Prohibition, psychoanalysis, and the heterosexual matrix » in Gender Trouble par Judith Butler : genres du récit et inflexions imaginaires

par Chantal Delourme  Du même auteur

Si un texte n’est tel, qu’au delà du geste qu’il engage et de la visée qu’il se donne, il pose la question de sa loi, suspende le jugement, mette en jeu différents régimes d’écriture, mette en variation un certain nombre de ses motifs, le chapitre de Gender Trouble[1]intitulé « Prohibition, Psychoanalysis and the Heterosexual Matrix » me semble à cet égard exemplaire. Je voudrais plus précisément interroger la façon dont un certain nombre de motifs circulent dans le chapitre, ainsi que le jeu qu’ils introduisent dans les modes rhétoriques de la polémique et du régime spéculatif. Je retiendrai les motifs qui font apparaître un réseau insistant dans le chapitre depuis les termes de « fictions », « narrative », « drama », « tragedy », « comedy », autant de termes qui font la part à un statut et une mise en forme de l’expérience. Ces motifs, pris dans leurs déplis métatextuels et dans leurs généalogies complexes, ont en commun de convoquer une tradition que l’on pourrait dire poéticienne puisqu’ils sont liés à des formes de récit, à leur inscription de la temporalité, et à l’agencement de celle-ci dans des réseaux de sens. Mon propos sera de suivre le fil de ce motif poéticien, en tant qu’il ponctue des enjeux cruciaux du texte et tout à la fois les met en crise en faisant apparaître les inflexions de l’imaginaire.

Le motif du mythe

Le chapitre commence par une critique de la théorie féministe, abordée selon certains de ses traits mais présentée comme homogène, qui construit une scène agonistique : le geste inaugural s’inscrit dans le sillage de la pensée de Derrida, dans la mesure où c’est le concept d’origine qui y est mis en cause et qui sert d’acte fondateur du chapitre alors même que celui-ci s’inscrit de ce fait dans une citationnalité. La critique que le texte propose de la pensée féministe y dénonce la prégnance d’un motif qui associe « origine » et « fiction » : la mise en lumière d’un « avant » du patriarcat, sous la forme d’organisations culturelles matriarcales ou matrilinéaires, y est mise à l’index comme autant de « pre-suppositional fictions ». « Fictions », elles sont perçues moins selon un régime de l’imaginaire que référées à la fois au régime de l’erreur puisque témoignant d’une perspective épistémique biaisée, et à l’ordre du pouvoir comme opérant selon la force injonctive de la norme : « fictions that entail normative ideals ». Le terme « fiction » sert donc d’opérateur critique du geste historiographique ou de la portée anthropologique de la théorie féministe. D’une part, leur élaboration d’un « prepatriarchal scheme » contribue à inscrire « the history of women’s oppression » dans un après, à placer le patriarcat sous le sceau contingent de l’histoire et ainsi à le dénaturaliser. Mais pour autant la visée historiographique est dénoncée comme relevant d’un registre « fictionnel ». L’histoire de l’oppression des femmes est ainsi lue comme médiée par un filtre imaginaire, qui disqualifie la prétention à une visée historicisante. Une histoire imaginarisée, voire peut-être une histoire hystérisée : « the feminist recourse to an imaginary past ». La critique formulée à l’égard de cette imaginarisation est reprise et précisée comme relevant d’une « réification » : ce terme est à entendre comme pouvoir d’occultation d’autres formes de domination, celles liées à la race et à la colonisation, ainsi que prétention à l’universalité. Ce n’est donc pas tant au titre de l’imaginaire que cette appréhension de l’origine est interrogée, qui pourrait la renvoyer du côté d’une fiction, d’une projection, à savoir du côté d’une construction qui manque à dire ou à instituer un objet, qu’il voile du fait de sa fictionnalité, qu’au titre de la façon dont le recours à « an imaginary past » obstrue, obture, voire forclôt l’articulation d’autres oppressions. Voire plus : en effet la lecture critique butlerienne souligne que, dans un retournement de ses effets, « the imaginary past » visant à historiciser le patriarcat, ne fait que reproduire ses stratégies de légitimation. Au lieu de mettre en crise les discours naturalisants du patriarcat qui lui servent de fondations, la critique féministe est alors perçue comme opérant comme son double, reproduisant en miroir ses stratégies, et participant à la justification de la loi du patriarcat : « The story of origins is thus a strategic tactic within a narrative that, by telling a single, authoritative account about an irrecoverable past, makes the constitution of the law appear as a historical inevitability » (46). La théorie féministe y est mise en cause : elle est moins spéculative et historiographique qu’elle ne se fait le relais narratorial de cette « histoire », l’instance de cette « stratégie ». Le passé imaginaire entre dans une économie narrative, présentée comme force hégémonique, et prêtant au caractère historique non pas ses traits de déterminations historico-culturelles mais ceux de la fiction (« appear ») d’un destin, d’un Fatum, puisque ce sont là les traits d’une nécessité renforcée du trait « inévitable ». Le passé matrilinéaire y est interprété comme fiction nostalgique de « the authentic feminine » (46) que la critique féministe, selon les termes du chapitre, met au service de l’histoire du patriarcat : « the imaginary past » est sémiotisé en « irrecoverable past » et ce déplacement sémique fait passer le registre imaginaire à celui de mythe d’un âge d’or perdu qui, loin d’inscrire le patriarcat dans des formes historiques contingentes, contribue à légitimer « la constitution de la loi ». « L’interruption du mythe[2] » du patriarcat, en tant que la contrehistoire féministe le dénaturaliserait, se fait telle qu’elle devient l’otage d’un autre mythe, celui d’une antériorité pré-culturelle d’un féminin qui se réfère à un registre matrilinéaire. Cet autre mythe sert également de projection idéale d’une émancipation utopiste. La critique butlerienne de la théorie féministe implique que celle-ci échoue dans son efficace critique. Elle est dénoncée comme conservatrice à trois titres, correspondant aux trois stases temporelles ponctuant une appréhension linéaire de l’histoire culturelle : au titre d’un passé nostalgique lié au signifiant « matrilinéaire » qui ne saurait avoir une valeur épistémologique critique ; au titre d’une collusion avec la légitimation du patriarcat qui prend la forme d’un retournement de la visée historiographique dénaturalisante, donc démythologisante, en une fiction de légitimation mythologisante ; au titre de « a parochial ideal » qui est « réifié » à travers ce qui est représenté comme sa finalité normative « a recovery of the body before the law which then emerges as the normative goal of feminist theory » (49). L’équivoque de « before the law » entre le registre de la temporalité (« avant ») et le registre de la spatialité ou intersubjectivité (« devant », mais aussi « au regard de ») traduit ce qui serait l’ambiguïté même de la théorie féministe, à savoir le retournement de ses visées historicisantes en la collusion de ses fictions à un récit lié à l’exercice d’un pouvoir hégémonique. À ces trois titres, cette généalogie imaginaire l’inscrit dans les confins d’une tradition dont est soulignée la collusion avec la norme. Les termes de « fiction » et de récit (« narrative ») sont ainsi empruntés au registre du discours littéraire, mais sans pour autant convoquer la polymodalité de leur régime d’écriture et les modes de leur inscription du temps : ils sont davantage convoqués comme métaphore spéculative du caractère « fictionnel » d’un présupposé, ainsi que d’un régime totalisant au service de dispositifs de domination.

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