Traverses

Identités et différences sexuelles

Sur les économies de violence et les plaisirs transgressifs

par Cornelia Möser  Du même auteur

Pourquoi les femmes subissent-elles tant de violences ? Pierre angulaire du questionnement des militantes et chercheures des années soixante-dix, les violences faites aux femmes étaient au c’ur des réflexions, des textes, analyses et tracts produits alors. L’institutionnalisation de la recherche féministe dans les années quatre-vingts transforme radicalement les approches. C’est seulement sous les angles psychologique, démographique, criminologique ou de la santé que les questions de violence sexuelle ont été abordées et très souvent dans une perspective extrêmement hétéronormative. Mais ce qui saute aux yeux, c’est surtout cette béance entre la fin des années soixante-dix et aujourd’hui dans les réflexions féministes cherchant à comprendre ce qu’est le viol[1]. Beaucoup de féministes des années soixante-dix identifiaient les violences sexuelles comme constituant la colonne vertébrale de la domination masculine et les considéraient par conséquent comme cruciales, d’une part pour le fonctionnement d’une société sexiste et d’autre part pour l’ordre binaire du genre. Par la suite, depuis les années quatre-vingts, des féministes ont organisé la « prise en charge » des victimes. Dans leurs pratiques et leurs communications, elles suivaient une compréhension des origines de ces violences, de leur fonctionnement, qui repose sur une analyse spécifique datant des années soixante-dix.

Le champ de la recherche féministe et de la recherche sur le genre a connu de multiples transformations depuis les années soixante-dix, y compris par son institutionnalisation, par les « sex wars[2] » ou encore par le tournant « genre » dans les années quatre-vingt-dix[3]. Dans cet article, je souhaite contribuer à un renouveau des réflexions féministes sur les violences sexuelles, ranimer le débat en donnant d’abord quelques éléments des textes classiques de la pensée féministe étatsunienne sur la violence sexuelle, pour ensuite retourner à un épisode concret de la pensée féministe, à savoir une discussion de l’Histoire d’O. qui, à sa manière, examine le lien entre violence et sexualité, notamment en ce qui concerne le processus de sexuation[4].

La violence comme élément constitutif de la sexuation

La violence sexuelle comme élément constitutif de la sexuation, de la création des sujets en hommes et en femmes hétérosexuelles, apparaît au plus tard dans la pensée féministe avec Simone de Beauvoir[5]. En effet, dans le Deuxième Sexe, Beauvoir décrit toutes les complications du devenir femme comme un arrachement à soi, notamment dans le chapitre sur l’initiation sexuelle, au deuxième tome. Un autre classique monumental de la bibliothèque féministe, Sexual Politics de Kate Millet, ouvre ses réflexions par des descriptions littéraires des violences sexuelles faites par des hommes à des femmes[6]. Elle y rappelle comment, depuis les grandes mythologies de l’origine de l’humanité (Ève et Adam, la boîte de Pandore), la femme est la sexualité, l’incarne ; c’est en cela qu’elle est menaçante et que les violences contre elle sont justifiées. Parmi les violences qui marquent les étapes du devenir femme, les violences sexuelles sont spécifiquement analysées par les féministes depuis les années soixante-dix. Certaines les considèrent comme une arme spéciale du patriarcat pour assujettir les femmes, une forme particulière d’appropriation des corps des femmes par les hommes, un élément constitutif de ce qu’est être une femme dans cette société. Le texte clé pour cette description est sans doute le livre de Susan Brownmiller[7]. C’est aussi dans cette perspective qu’en France les féministes et lesbiennes radicales se sont organisées sous des slogans comme « viol=crime contre la classe des femmes[8] ». L’interprétation du viol donne lieu à un débat en France dans les années soixante-dix. Et c’est Michel Foucault qui cristallise ce conflit : pour lui, un viol devait être compris comme toute autre forme de violence, comme un coup de poing dans le visage[9]. Il ne voulait pas porter attention au caractère sexuel de cette violence, autrement dit : pour lui, cette caractéristique n’était pas significative. Monique Plaza le reprenait sur ce point dans sa célèbre réponse : « La volonté de ne pas savoir de Michel Foucault[10] ». Plaza explique que le viol ne peut pas être compris indépendamment des rapports homme-femme et de la domination masculine. Certes, des viols sont commis contre des hommes et même parfois par des femmes ; toutefois, leur faible nombre va dans le sens de la thèse de Plaza selon laquelle il existe un lien significatif entre domination masculine et viol.

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